Dernières nouvelles d'un pas grand chose
Pour celles et ceux, connus ou non, qui dorénavant croisaient ici ; je me fends d'un petit communiqué vous annonçant (mais était-il besoin de le préciser ?) la mort clinique et définitive de ce blog. Pas faute à un agenda surchargé, loin s'en faut. Avec un rythme de parution de plus en plus espacé, je n'ai fait que retarder la fin d'un moribond en sursis.
J'hésite encore à créer autre chose, uniquement axé sur la culture principalement littéraire et cinématographique ; voire (projet fou) me lancer plus profond dans l'écriture homogène, longue, solide. Pas impossible donc d'avoir de mes nouvelles ou via les chroniques (régulières et nombreuses, espérons) de mes inspirateurs et mentors (Cali, Morandini, Pascal le Grand Frère) ou en détrônant Marc Lévy comme père fondateur de la littérature française d'aujourd'hui.
Messieurs les censeurs, bonsoir.
Petit précis de misanthropie résidentielle
Étrangement, l'affaire me faisait
furieusement penser au monde des volaillers. Dans ces sphères-là, pour que le
système fonctionne, tout repose sur un maître mot : le conditionnement. Un
outil à destination des hommes et des bêtes, sans que la frontière entre les
deux soit vraiment définie. Et qui s'en soucie du reste ? Oui, je me remémorais
la douzaine de poulets évoluant dans leur lourde caisse de plastique orange. De
bêtes oiseaux un peu anxieux, nés pour nourrir le prolétaire.
Mieux que tout, il fonctionnait
en horaires décalés et rentrait quand moi cherchait à sommeiller. Ensuite, il
conviait sa troupe de clones jusque tard dans la nuit. Des comme lui, des
limités. Ce poussah-là donc, quand je pensais à lui, une vision me traversait
parfois. Une image où après l'avoir bousculé dans ses retranchements, j'extirpe
un soufflant pour lui faire valdinguer toutes ses ratiches une à une. Des
morceaux de peau, de cartilage blanc, de mâchoire vont en s'égayant gentiment
dans l'espace. Des poussières d'étoiles et des morceaux de vie qui abandonnent
ce viandu. Dans l'idéal, j'aurai tiré pour mutiler, pour fabriquer de la gueule
cassée à coups d'éclats. Les dents, le nez. Pour laisser un souvenir…
Requiem pour un massacre
Il s'agissait à l'origine d'écrire trois articles en lien avec le totalitarisme (nazi et stalinien) basés sur trois œuvres : deux livres ("Les Bienveillantes" de Littell et "Central Europe" de Vollmann) ainsi que le présent film "Requiem pour un massacre". Ce triptyque (un rien ambitieux) s'étant comme souvent trop étiré en longueur dans le temps, je ne renonce cependant pas au plaisir de vous faire partager la chronique de ce qui est pour moi un monument - hélas méconnu - du septième Art.
Fin 2007 est édité en France le dernier film du réalisateur russe Elem Klimov, soit quatre ans après la mort de celui-ci. 22 années se sont écoulées entre la fin du tournage et la mise sur le marché hexagonal. Alors, séduit par les quelques images et vidéos circulant sur le net, je décidais de me procurer le DVD dans les jours qui suivirent. Le sujet en est à la fois simple et pourtant peu abordé : le front de l'est durant la seconde guerre mondiale. Plus précisément, il s'agit là du rite initiatique que devra subir l'adolescent Fiora dans un contexte que l'on est en droit d'imaginer plus riant. De facto, il évolue en territoire occupé (la Biélorussie) par les Allemands en 1943.
Profondément marqué par ce que lui même vécu enfant (la fuite de Stalingrad assiégée), Klimov bâtit l'un des plus grands films de guerre (et sans doute plus que cela) devenant l'égal d'un Coppola et de son "Apocalypse Now". A l'origine le film devait s'intituler "Tuez Hitler" (entendant par là qu'il s'agissait pour tout individu de détruire l'Hitler qu'il avait en lui), mais devant l'insistance de la censure soviétique il mua en "Va et Regarde", peut être plus mystique et tiré de l'Apocalypse selon Saint Jean. Se suffisant pourtant à lui même, la traduction accoucha en France du titre que l'on connait.
Le film se découpe aisément en deux parties. Dans la première, le jeune Fiora joue à la guerre plus qu'il ne la subit. Il délaisse sa mère et ses deux jeunes sœurs jumelles pour les partisans cachés dans la forêt, et s'y transforme en Robinson perdu dans la nature qui découvre l'amour. La présence des forces étrangères est pour le moins discrète : avion de reconnaissance à haute altitude ou bruits d'engins motorisés. Se faisant, de petites touches distillées ça et là enfoncent l'apprenti guerrier autant que le spectateur dans le malaise puis dans l'horreur.
Le camp des partisans est bombardé puis investi par la soldatesque (de vagues silhouettes évoluant entre les arbres) obligeant Fiora à se cacher. Aux bruits du conflit qui apparaissent se superposent des scènes bucoliques encore rattachées au monde meilleur d'avant. Livrés à eux mêmes (Fiora est accompagné de Glacha, fille un peu plus âgée que lui) ils se retrouvent tour à tour terrorisés et amusés, dans un cadre forestier et idyllique dont la faune et la flore (ici un héron, ici le soleil dansant entre les troncs humides) sont magnifiquement rendus par Klimov. Les adolescents se bercent encore d'illusions, comme si sortir du bois les fera échapper à ce mauvais rêve.
Mais retournés au village, ils découvrent un site désert. Et pour seuls signes de vie, une isba familiale remplie du bourdonnement des mouches. Pensant les villageois en fuite, Fiora s'élance sur la route tandis que Glacha le suivant de près aperçoit fugitivement la vision des habitants abattus le long d'un mur. Cette séquence (la première peuplée de cadavres) marque le début d'une transition dans le récit.
Exemple en est avec la nature passant de protectrice à envahissante et agressive. Nos naïfs héros s'enfoncent dans un marécage, manquant de s'y noyer. Boueux, fatigués, comateux, ils émergent dans une nouvelle société parallèle moins rassurante que celle mieux encadrée des partisans. Au sein de ces ilots recouverts de mousse subsistent des dizaines de réfugiés mourants. Fiora, sortant d'un demi-sommeil de quelques jours, et accompagné de trois compagnons de route part à la recherche de nourriture. Les personnages parviennent à se ressourcer, ce passage étant même humoristique. Perdu dans la steppe infinie, l'on retrouve un peu là de l'âme russe (qui rappelle les écrits de Gogol et Dostoïevski), mélange d'ironie devant l'adversité, d'humour et de tristesse.
Partis à quatre, seuls deux dénicheront de quoi survivre. Bien vite, ils seront rejoints par les balles traçantes qu'aboie une mitrailleuse au loin. Fiora se retrouve seul pour affronter le tiers le plus éprouvant du film. Il atteint un village, bientôt soumis par une troupe de SS, mélange hétéroclite d'uniformes et de nationalités. Une fois le périmètre bouclé, les maisons sont vidées de leurs habitants. Sur fond de musique militaire, tout le monde est réuni avant d'être bouclé dans l'église. Les rares parvenant à s'échapper assistent impuissants à l'incendie de la bâtisse par des pillards ivres et rigolards. L'objectif centré sur les soubresauts agitant la porte, suggère la monstruosité bien plus qu'elle ne la dévoile (à mon sens, un des atouts du film là où une production américaine alourdirait le tout par trop de pathos).
Fuyant avec leur butin, la caméra rattrape les Allemands en pleine déroute puisque mis en échecs par les partisans, ceux-là même que nous avions quittés au début du film. S'ensuit une justification rapide des survivants, de celui qui nie avoir jamais tué quelqu'un au fanatique en passant par les auxiliaires entraînés de force dans cette besogne. Tous finiront exécutés. Fiora, devenu muet, fait figure de zombie bien loin donc de l'enfant qu'il était autrefois. La guerre l'a vieilli de plusieurs décennies. Arrivé devant un portrait du chef nazi et pris de démence, il vide son chargeur sur le tableau. Chaque balle frappant le verre inverse le cours des évènements, jusqu'à arriver à Hitler dans les bras de sa mère. Métaphoriquement, Klimov rejoint ainsi son idée première en suggérant de supprimer le mal en nous.
S'ensuit un long travelling arrière suivant l'élan des partisans desquels Fiora fait désormais partie à part entière et non plus comme subalterne ; Le requiem de Mozart lui conférant un dernier souffle épique...
Devant les plus connus Tarkovski et Eisenstein, il s'agissait là du premier film soviétique (et sans doute russe) qu'il m'ait été donné de voir. Plus que le fond, c'est la réalisation qui véritablement suscita mon admiration. Des effets sonores à la manière de filmer, on est bien loin des carcans hollywoodiens. Klimov a su produire une pépite, ce sans milliards de dollars en gardant un très grand souci de réalisme (lieux de tournage biélorusses, emploi de munitions réelles). Le meurtre de masse y côtoie la plus grande beauté, un espèce de mélange dérangeant qui rappelle Malaparte et son "Kaputt" dessinant un conflit immonde et baroque...
La maison qui rend fou
Omsk is back. Et comme pour Jean-Claude Van Damme, y'a pas grand chose qui pourra le stopper, hormis peut-être God and Himself.
L'Administration, la Bureaucratie sont des termes qui vous font frémir ? Je les ai vécus (subis plus que choisis) au cours d'une odyssée pantouflarde de trois longs mois, via un exercice que l'on appelle pudiquement stage. Celui-ci est généralement utile à l'organisme d'accueil, payant au lance-pierre un étudiant chargé d'effectuer la basse besogne. En théorie, la contre-partie c'est que le stagiaire doit en retirer un bénéfice pratique, apte à le préparer au monde du travail. Pour faire original, mon embauche ne servit à personne : ni à eux, ni à moi. Eux ? Les ronds de cuir du système municipal havrais bien sûr. Mais un petit retour en arrière s'impose.
On peut s'en douter, j'effectue rarement ce genre d'exercice pour le plaisir. Il était rendu obligatoire par ma formation en aménagement du territoire. Cependant, là où tout le monde avait trouvé dans les délais impartis (drogue, fric, appuis politiques véreux sans doute), j'étais le dernier des Mohicans à devoir en dégotter un. Pas faute d'avoir essayé pourtant. Une quarantaine de C.V assortis de lettres de motivation pour deux entretiens (où j'avais fait un effort : j'avais mis un pantalon et avait pris une douche l'avant-veille). M'est avis que j'avais fait une bourde : mettre ma photo sur le curriculum, avec une trogne de terroriste digne de la bande à Baader.
A la fin, aidé par une fille de la promo, je lançais mes dernières forces dans la bataille afin de parer à la Bérézina s'annonçant au loin : envoyer mes médiocres qualifications à la mairie annexe de Graville. L'administration centrale avait auparavant envoyé valdingué mes requêtes, j'allais donc rentrer par la petite porte, celle donnant sur la ruelle sale et mal éclairée. Harcelant un certain nombre de secrétaires, je fini par obtenir un rendez-vous avec madame P., au titre ronflant à l'américaine : manager de territoire (me faisant penser à une responsable cheesburger de chez McDo). Sans véritablement me poser de questions, elle consentit à m'embaucher en me dressant à gros traits la mission que j'aurai à effectuer.
J'allais pas faire le difficile, je n'avais rien de plus appétissant à me mettre sous la dent. Et après tout, P. n'avait pas l'air trop emmerdante, me garantissant un vrai stage (comprendre pas "machine à café"). Et pourtant du café j'en ai bu, et pas qu'un peu ! De facto ma tutrice avait d'autres tâches à effectuer, se trouvait rarement dans son burlingue (et quand elle y était, il ne fallait point la déranger) et surtout n'avait aucune maîtrise sur les thématiques (transports, urbanisme...) qu'elle me demandait de creuser. Grosso modo, son poste c'est de toucher un peu à tout sans aller chercher trop loin.
Au début, la chose me convenait parfaitement. J'observais méticuleusement la faune constituant les environs, m'interrogeant sur les travers que je pourrai ressortir sur mon blog. Il y avait là les secrétaires du rez de chaussée, une bande de harpies occupée à cracher sur le dos de la collègue à peine sortie ; ou Andrée la femme de ménage. A la base, elle me faisait de la peine (oui, je suis aussi quelqu'un de sensible) quand elle m'expliquait qu'elle ne pouvait monter à l'étage, la faute à son poids. Seulement, un jour où elle m'entretenait de cambriolages dans son voisinage et terminant sa diatribe par "Mais bon, c'est des noirs et des arabes", je changeais mon fusil d'épaule ne la considérant plus que comme une vache échouée dans la cuisine. Elle était là, devant moi, telle l'obèse sainte de la BD Face de Lune, avec un discours toujours aussi pauvret mais en plus limite.
A cette époque, j'occupais un bureau ou plutôt un bocal (vu la petitesse de la pièce) sans fenêtre. Un espace réduit, prévu pour un seul et squatté par deux. J'étais censé trouver de la documentation sur mon sujet. P. était aux abonnés absents alors qu'elle m'avait assurée vouloir me voir une fois par semaine. Un peu plus tard, on décida de m'installer au deuxième étage. Pour obtenir cet avantage, il m'a fallu poireauter une dizaine de jours afin que des déménageurs d'un service spécifique de la municipalité viennent enlever les trois ou quatre cartons qu'on y avait entreposé. L'édifice pyramidal d'importance veut qu'à chaque activité soit liée un département donné. Il faut les prévenir, les rappeler, les avertir pour qu'ils viennent ; ce qui prend beaucoup de temps. Pléonasme.
Une fois le cul vissé sur mon siège, je n'étais pas encore tiré d'affaire. Trop simple. Pour profiter pleinement du confort de l'endroit, je devais attendre d'avoir les droits sur le téléphone fixe et internet. Concernant ce dernier point, un beau jour le web fut coupé dans mon bureau. Flippant au départ (je pensais qu'un mini Big Brother avait scrupuleusement observé les sites que j'avais visités), on m'informa simplement qu'un opérateur s'était rendu compte que je ne figurais pas sur la liste et avait donc coupé le robinet. Quand à ma tutrice, jamais elle n'est entrée sur mon nouveau territoire. En deux mois, nous nous sommes vus cinq fois grand maximum.
Je nageais dans un flou artistique total, mes journées s'étirant entre Facebook et des plate-formes d'infos. Il m'est arrivé une fois d'être dérangé par une collègue alors que je terminais un bouquin... Madame P. régentait mon travail de (très) loin, le tout dans un carcan rigide et chiant. Le deal voulait que pour obtenir des données (absentes de la mairie de Graville), je prenne contact avec des professionnels. Oui, mais avant je devais informer ma tutrice afin d'avoir son aval. Je commençais à arriver de plus en plus à la bourre, repartait en avance, voire fit le pont de temps en temps. Cela dit on a beau être feignant, on en est pas moins homme avec ses petits tracas financiers.
La rémunération ! Voilà quelque chose qui me tenait plus à cœur. J'allais me renseigner aux ressources humaines mais la spirale des services se renvoyant la balle (et me donnant des renseignements contradictoires) assortis d'une engueulade avec Miss P. (qui curieusement se réveillait sur les questions d'argent) achevèrent de m'agacer. Pour illustrer mes requêtes stériles, l'on peut avoir à l'esprit cette petite vidéo. Pas payé*, pas encadré, pas motivé. Et puis un beau jour, j'appris que ma chef avait adoptée. Pas un chien ou un canard sauvage. Un chiard. Et un modèle classique en plus. Il me restait un bon mois à tirer, ma supérieure s'en était lavé les mains et s'en partait essuyer les fesses de son marmot.
J'étais bel et bien la dernière roue du carrosse, et il fallu la harceler pour enfin avoir de ses nouvelles le dernier jour du stage ! J'avais en effet encore besoin de la bête, ne serait-ce que pour assister à ma soutenance de septembre. Le sourire aux lèvres, il fallait encore se farcir un gentil mémoire durant l'été avec un matériau ultra-léger. J'ai réussi à pondre 66 pages dont personne n'avait rien à foutre. Ni la collectivité territoriale pour laquelle j'avais "travaillé" (sans documentation, je n'ai en gros fait que compiler des dossiers existants : pas du copier-coller mais presque) ni la fac. A ma décharge, mon encadrant universitaire n'en a pas fait plus que P. Ce n'est que le jour de l'oral que l'homme s'est réveillé. Ses exigences repartaient à la hausse tandis qu'il n'en finissait pas de critiquer mon ouvrage. Celui-ci n'aura comme finalité que de jaunir dans un carton que personne n'ouvrira, hormis quelques étudiants désireux de voir ce qu'est un mémoire...
* Bon, je suis mauvaise langue. Un mois après la fin officielle de mon stage, j'appris que ma demande de rémunération était acceptée. 1 250 euros c'est peu. Ceci dit, j'étais bien content de toucher un pécule pour un stage qui n'a servi à rien, si ce n'est bailler à s'en décrocher la mâchoire...
ps : S'il y en a qui s'interrogent, l'image de l'article est tirée de l'excellent Brazil. Il s'agit là du logo du ministère de l'Information dans lequel officie notre cher Sam Lowry.
Réflexion par l'image
Il y eut le timide ouvrier passant ses journées à s'exploser la rétine en observant d'ineptes bouteilles de verre. Il y eut l'étudiant fraîchement débarqué expérimentant les joies de la collocation. Enfin, il y eut le barbare décomplexé égorgeant des poulets dans un trou perdu nommé Laval. Vous retrouvez tous ces faits, et bien plus croustillant encore, dans ma biographie officielle vantée par Marc Lévy et BHL. Oublié le médiocre, l'obscur Mister Loose qui amusait de ces aventures grotesques et foireuses les lecteurs avides de voyeurisme. Désormais, donnez moi du Monsieur.
Car oui, au moins une fois dans ma vie, j'aurai réussi à gagner de l'argent sans m'esquinter la santé à touiller sans fin une gigantesque marmite remplie de merde (voilà pour la métaphore du monde du travail). Il se trouve qu'un ami (toujours le même que d'habitude, qui finira par me demander des droits d'auteur) était en octobre 2008 en poste dans les instances culturelles parisiennes, comme stagiaire. Il m'informa de la chose suivante : le Figaro organisait un concours sur l'art contemporain. Trois livres, en rapport avec le thème précédemment énoncé, avait été sélectionnés. Les internautes avaient la tâche de départager les lauréats en laissant un commentaire sur le site du journal, un bien beau torche-cul réac' soit dit en passant. Le premier prix était de 1 000 euros avec les bouquins en prime.
Mais comme dirait l'autre l'argent n'a pas d'odeur, et l'idée de délester Dassault de quelques deniers n'était pas pour me déplaire. Les marchands de canons s'achetant une légitimité à jouer les mécènes, c'est sans complexe que j'émis le souhait de mettre un peu de beurre dans mes épinards, en en faisant le moins possible naturellement. Parmi les ouvrages présentés, je jetais mon dévolu sur celui ayant la photographie comme thématique principale. C'est un sujet qui me botte, alors que les deux autres mettaient en avant des artistes par moi inconnus.
Clic, je poste mon commentaire sans trop rien en attendre. Une poignée de jours plus tard, coup de fil : on m'informe que j'ai gagné, et le gros lot en plus ! Ce qui est cocasse, c'est que je n'ai ouvert ni aucun des livres ni le Figaro, mais me voyait récompensé comme parfait imposteur. La remise des récompenses se faisant comme il se doit à Paris dans un hôtel particulier, l'occasion était belle pour moi d'explorer (du moins en surface) un milieu social autre que celui des prolétaires incultes. Attention, dans mon raisonnement les deux ne sont pas forcément liés mais dans mes immersions professionnelles on ne parlait pas métaphysique tous les jours...
Dans le TER à deux étages (j'appelle ça un train à viols) me conduisant vers St-Lazare, bercé par la sono des Creedance, Dead Kennedys et autre JSBE, je me laissais un peu aller à trouiller sur la petite cérémonie (blabla et buffet maigrichon) qu'on allait me servir tout à l'heure. Mi-rêvassant mi-réveillé, j'imaginais le sourire aux lèvres demander, énervé, aux larbins de m'amener séance tenante auprès de mon ami Monsieur Mougeotte (rédac' chef du canard), et là d'y refaire le monde médiatico-politique, déjà à nos bottes. Ça, c'est pour la version fantasmée de l'aristocrate du XVIIIème siècle.
Parce qu'en gros, le laquais amené en haut de la pyramide aztèque, c'était bien moi. Le préposé au portillon n'avait pas l'air informé de ma venue, et lui me faisait comprendre (par le regard, coco) que nous n'étions pas du même monde. A ma décharge, je figurais le parfais tâcheron débarqué de sa province avec ses Stan Smith fatiguées, son futal Celio et un pull rayé noir et bleu. Au final, un double sentiment : d'un côté la certitude de ne pas rentrer dans le cadre et de l'autre la volonté de rester dans son monde, là où l'on est le mieux. Symptôme justement illustrant le fait de ne pas être à la bonne place, quand j'ai reçu ma récompense on ne mentionna que rapidement mon diplôme ("Aménagement du Territoire", à coups de TNT) mais pas la ville ni l'établissement. Oui, ça sonne moins bien que Science Po à Bordeaux (tel était le cas de mes deux poursuivantes, autres lauréates).
Du beau linge est venu me féliciter, avant de repartir illico presto vers des cieux plus prometteurs : des gens du milieux. Un aquarium où l'on cultive les réseaux, pas les amitiés. Des discussions type "Comment, ça se passe ta galerie ?", avec une coupe de champ' pour faire in'. Pipaules du bouillon artistiquo-culturel, jouissant de tout ce qu'ils estiment bon, mais se réservant les livres dévolus aux internautes. Bilan des courses : un ouvrage de 100 euros en rupture de stock. Les p'tits bâtards, ça aurait fait bien dans ma bibliothèque !
On l'aura compris, pas plus que faire le zouzou moralement et physiquement en usine dans un bled pommé, je n'aime fréquenter les salons feutrés aux lustres dorés d'une République qui n'a pas coupée assez de têtes. Après le contremaître gueulant ses ordres, voici la haute bourgeoise du XVIème, garce sans talent arrivée là suite à un mariage / héritage / partouzage consanguin / dénonciation de Juifs rondement mené. Une exploration intéressante quoique courte, n'ayant vu l'olympe du fric que deux heures au maximum.
J'en vient au point d'orgue de l'article, en rapport avec le titre. Histoire de vous culturiser le ciboulot (en mode veille depuis des lustres), je met pour la suite quelques photographies (choisies pour leur aspect visuel et voulant donner le moins d'explications directes) tirées du livre (non ne partez pas, la prochaine fois il y aura des filles court vêtues !) pour lequel j'ai voté. Elles vous interrogeront peut être sur les notions de sens de l'histoire, d'information, de voyeurisme, et de votre petit rôle d'hypocrite exploiteur du Tiers-Monde.
Désolé si l'article est un peu boiteux ou confus, je voulais surtout expliquer les choses sans trop de mots (les bobos chicos de l'hyper-centre parisien servant d'introduction) et après tout, il fallait bien qu'il sorte un jour.
Kevin Carter : Soudan / 1993
Robert Capa : Espagne / 1936
Frances Griffiths : Angleterre / 1920
Andres Serrano : Piss Christ / 1987
Todd Maisel : New York / 9.11
PS : Dans un registre un peu plus gai, vous trouverez le blog de l'ami Y. dans les liens à droite, l'homme écrivant moins bien que moi mais n'éveillez pas la chose car il est susceptible et de tempérament violent.
Cobra
Cobra fait partie de ces films US, typiques des années Reagan, c'est à dire ultra-burnés, raccordables au genre qualifié de sécuritaire. Ils mettent généralement en scène une Amérique livrée à elle même, rongée par la violence et le vice, très loin de son terreau originel combinant égalité, justice, réussite. Arrive alors un homme (le milieu étant plutôt macho), venu d'on ne sait où, bien décidé à faire taire la racaille, via des moyens flirtant avec la légalité. Si cette idée première déboucha sur des opus plus qu'intéressants (Inspecteur Harry ou Violent Cop) aux niveaux formels et du discours, elle permit aussi à toute une flopée de cinéastes de développer leurs œuvres, parfois assez fascisantes d'ailleurs. Stallone est l'un de ces rouages filmiques, tant à l'extérieur du pays qu'intra-muros, jouant beaucoup sur l'archétype petite tête / gros muscles.
Sorti en 1986 (avec notre Sylvestre au scénario, ça commence à sentir mauvais), Cobra est hideux à regarder pour tout cinéphile ayant un peu d'estime pour lui-même. Il combine des acteurs médiocres, des incohérences multiples, une esthétique immonde, des répliques bas-de-plafond, une trame plus que faiblarde et un discours nauséabond. Mais derrière ces "quelques" obstacles et levé le premier degré, le film est une pépite, utile pour apprécier le cinéma véritable. Si j'espère d'abord faire marrer le chaland (sans loucher sur la chronique de Nanarland, bible du film nanar), je m'intéresse aussi à un genre décrié par la critique, mais révélateur d'un lieu et d'une époque. M'est avis que deux facteurs sous-tendent l'édifice.
Un fait divers d'abord. Richard Ramirez écuma les rues de San Francisco et de Los Angeles entre 1984 et 1985. Il s'introduisait dans les maisons à la recherche d'objets de valeurs, trucidant et violant allègrement les habitants. Le film de G. Cosmatos (réalisateur du fameux Rambo II dit Tintin chez les Soviets) pioche dans le mode opératoire du Night Stalker, ainsi que dans le traitement de l'affaire à l'époque : incurie de la police, victimes choisies au hasard, paranoïa urbaine... Sauf que le cinéaste ne parvint jamais à recréer l'atmosphère de peur et de suspicion dans sa tentaculaire cité hollywoodienne.
Un fait social ensuite. Sans doute plus important car insidieux et moins médiatique, par ailleurs englobant la société (locale, au départ) dans son ensemble. Mike Davis, sociologue américain, autodidacte et de gauche, veilla à déconstruire tous les mythes, volontaires ou non, ayant assurés à Los Angeles le leadership de la modernité urbaine du XXème siècle. City of Quartz démontre comment les gangs (Bloods et Crips), prenant la place laissée vacante par les Black Panthers, étaient via le deal du crack seuls garants de l'ascenseur social. Une police violente connue pour son racisme (le LAPD) combinée à une ségrégation résidentielle et à un désengagement des pouvoirs publics; ou les Noirs (et par extension les pauvres et les jeunes) étaient tout désignés pour servir d'épouvantail au reste de la population, emmurée dans ses bastilles dorées. Si Cobra n'ose pas aller aussi loin, il n'offre aucun autre exutoire, validant une situation de fait et ne proposant comme solution que de sortir armé, quitte à vider son chargeur le premier. Son slogan n'était-il pas : "Le crime est un poison. Voici l'antidote." (sous-entendu Stallone et ses méthodes expéditives).
Mais baste ! Cobra est avant tout un nanar, et de premier choix en plus. Ne boudons donc pas notre plaisir à décortiquer les scènes les plus marquantes, l'amorce du film semblant corroborer mes affirmations précédentes. Tandis qu'un revolver automatique se tourne vers la caméra, Stallone égrène d'une voix blasée:
"En Amérique, il y a un cambriolage toutes les 11 secondes.
Un vol à main armée toutes les 65 secondes.
Une agression toutes les 25 secondes.
Un meurtre toutes les 24 minutes.
Et 250 viols... PAR JOUR."
Puis une balle, expulsée en gros plan du canon, nous amène a une scène filtrée au rouge, et barrée d'un imposant COBRA. Damned, on sent qu'on n'est pas là pour rigoler. Un motard arrive, toujours sur fond rougeâtre (la couleur du sang et de la violence sans doute), tandis qu'une dizaine de figurants sous-payés entrechoquent des haches dans un hangar éclairé par des bidons enflammés... Le soleil se lève sur un centre commercial, augurant une bien belle journée. Notre individu slalome entre les voitures familiales pour se garer... Sur une place pour handicapés ! Diantre, ce doit être le méchant (en plus il ne porte pas de casque, il est prêt à tout). Vient un gros plan (totalement gratuit) sur ses chaussures.
A l'intérieur du magasin, la plèbe s'affaire à remplir son caddie de victuailles et de jouets en plastiques made in China. Eh oui, c'est Noël ! Très vite, on comprend que Cosmatos n'a d'autres moyens de nous faire comprendre l'intrigue que via le gros plan. Exemple en est avec les fêtes de fin d'année. Georges ! Ouais ?! Fais-nous un zoom sur les guirlandes et les emballages, sinon le spectateur va perdre le fil. Ok... Maintenant, c'est au tour du biker de rentrer dans la sacro-sainte enceinte de ce temple de la consommation. Il est frêle, a le visage ravagé (par la petite vérole ?), garde la bouche grande ouverte et bouscule quelques passants. Jusqu'à ce qu'il sorte un fusil à pompe (gros plan numéro 74) de son imper' et ouvre le feu sur des fruits et des paquets de chips.
Grosse panique dans l'hypermarché. Qui est cet homme détruisant tout sur son passage ? Un écolo ou un enfoiré d'alter-mondialiste ? Ni l'un ni l'autre, car Cobra est un film bien plus intelligent que ça. Toujours est-il que la police débarque instantanément sur les lieux, établit un périmètre de sécurité, sermonne le forcené dans la classique scène dite du mégaphone ("la violence n'est pas une solution"). Pour faire bonne mesure, et lassé du massacre de boîtes de conserves, notre tueur descend un otage. Les pontes des forces de l'ordre décident alors de faire appel à Cobra, c'est dire si la situation est grave. Ils n'ont rien tenté mais, après tout, c'est Stallone la star.
Quand il arrive à l'image, un nouveau cap vient d'être franchi. Voilà un flic portant des lunettes fumées (modèle yeux de mouche, ne rendant pas l'acteur plus fin qu'à l'accoutumée), une allumette fixée au coin de la bouche et surtout un calibre enfoncée dans le falzar (gare aux secousses !). Bonne entrée du Mister America, ce qui est infime au regard des répliques. Il est de notoriété publique que si le GIGN est un groupement d'élite, c'est parce qu'il veille à baser ses interventions sur la négociation et l'usage en dernier recours de l'artillerie. Sly apparemment, ça le démange de faire joujou avec son pistolet. Mais avant, il veille à mettre sous pression le preneur d'otages, l'asticotant en balançant une cannette de mauvaise bière.
L'ensemble reste grandiose, le final emportant le morceau. Pris au piège, l'assassin (de sa voix de fausset) entame une discussion avec notre ami bodybuildé. Accrochez-vous, ça vaut son pesant de pesos :
Méchant : "Je vais la tuer et je f'rai sauter la baraque.
Stallone : Vas-y. J'irai faire mes courses ailleurs.
M (qui commence à suer à grosses gouttes) : Faites venir les caméras.
S : Hors de question. Je ne traite pas avec les caractériels. Je les supprime.
M : Je suis pas un caractériel mec. Je suis un héros du Monde Nouveau...
S: T'es un cinglé. Et j'vais te guérir."
Et Stallone de lui administrer un couteau dans le ventre, rapidement suivi de quelques bastos. Rengainant son engin dont la crosse est surmontée d'un cobra (comme le nom du film !), on comprend que Cobretti est de ces flics ne s'embarrassant pas du code pénal, nécessaires à un semblant de maintient de l'ordre. Si cet homme est obnubilé par son métier, c'est sans doute parce que les à côté sont peu nombreux et barbants. Le héros rentre chez lui, découpe une pizza aux ciseaux, la mange à peine sortie du congélateur, tout en astiquant son arme (sa meilleure copine, comme dans Full Metal Jacket) devant une pub Toys 'R' Us. Brusquement, le programme change et vient annoncer une 16ème victime du tueur de la nuit. Sylvestre, passionné, enlève ses lunettes.
Pendant que les meurtres plongent L.A dans l'obscurité la plus totale, et effectués par un homme au faciès plus con que celui de Stallone (!), le LAPD pédale dans la semoule. Que celui ou celle qui devine voir en Cobretti celui qui mettra fin à l'enquête me jette la première pierre. Rapidement mis sur le coup, il devra veiller sur une témoin (Brigitte Nielsen, muse stallonienne de l'époque), aussi greluche que le reste du casting, ayant de ses yeux vu les membres du Monde Nouveau en action (duquel faisait aussi partie le motard du début, pour ceux qui suivent). De cette organisation, prétendument tentaculaire, on ne sait rien mis à part une forte propension à tuer afin d'ériger un avenir différent, qu'on imagine meilleur et radieux. Pour le projet de société à long terme on repassera, le scénariste étant parti en vacances.
Histoire de rentabiliser l'opération (qui s'avéra faire un beau flop), les producteurs décidèrent de placer un clip au titre évocateur au bout de vingts petites minutes : Angel of the City. Amis du bon goût, bonsoir. Le film sombre définitivement, la confrérie du New World mettant son projet en stand by afin de zigouiller Brigitte. Sly est un sacré morceau, et pour arriver (péniblement) à 1h20 de bobine, la secte envoie toujours plus de membres pour avoir sa peau. Le final est crépusculaire. Dans une fonderie. Sly y tabasse copieusement le chef du gang (Gueule de Débile), avant de le suspendre à un crochet. Direction le combustible en fusion.
Ita Missa Est. Stallone enfourche une moto et part vers le couchant. Cobra est un film pour ceux qui en ont. Cobra est sponsorisé par Pepsi.
Prochaine étape : Robocop de Godard.
Du Rififi à Munich
Achtung ! Au vu du faible nombre de réactions concernant le dernier article, qui se voulait pourtant sérieux, l'auteur vous livre dès à présent une de ses aventures dont il a le secret. J'espère que les non-initiés et les gens de passage comprendront que cette chronique ne fait l'apologie ni de la xénophobie ni de l'antisémitisme. Ou pas.
Deux ans. Voilà deux ans que je n'avais pas mis les pieds à l'extérieur de notre gentil Hexagone. Deux ans à regarder une population pinailler sur les mêmes conneries, à tourner en rond dans le même bocal, à élire des dirigeants toujours pires... Bien évidemment, je n'ai nullement passé tout ce temps dans un mouroir et les bons moments furent légions. Néanmoins, vient un jour où la France des droits de l'Homme et du Café du Commerce lasse. Il faut donc soulever le couvercle et aller voir à l'extérieur, ce qui est à mon sens vital et formateur. Viendra je l'espère un jour où je pourrai tailler la route dans un pays lointain. Somme toute, ce coup-ci relevait plus de l'escapade que du voyage extrême. Destination l'Allemagne. Plus précisément dans le sud bavarois, à Munich. Comme on ne change pas une équipe qui gagne, ce sont les mêmes bras cassés qui répondirent présent. Moi-même et Mister K., humble Sancho Panza et coolie à l'occasion.
Bizarrement, la liaison Paris-Roissy fut assurée avec diligence et notre avion trouvé rapidement. Peut-être le souvenir du fiasco précédent était-il assez fort pour ne pas réitérer l'affaire ? Les affres des contrôles derrière nous, je me suis discrètement fait ma petite tambouille interne, à savoir : je n'aime pas l'avion, machine où l'on ne doit sa survie qu'à une personne qui peut picoler, avoir un grain ou vient d'être largué par sa femme (les trois choix sont associables). Une p'tite giclée de Motörhead acheva de me bousiller complètement les tympans. Il aurait mieux valu prendre un mélange type Delarue, en mixant alcool et médocs.
Un froid continental et la discipline allemande nous accueillirent. La discipline parfaitement ! Je ne parle pas de la discipline qui, de 1933 à 1945, a fait des miracles et sur laquelle je pourrai disserter des heures. Non plutôt de celle efficace, quoique étiolée, qui prévaut aujourd'hui. Des gens propres qui ne traversent qu'au vert et ne marchent pas sur les pistes cyclables. De quoi rabattre le caquet des races latines abâtardies dont nos fiers voisins transalpins (je vous la fait courte, ce sont des Italiens) étaient les plus nombreux représentants. Trêve de bavasserie, il nous fallait trouver notre logement. Ce qui fut fait (trop) rapidement. Tous ces enchaînements limpides et réussis ne pouvaient augurer que du pire...
ET BINGO (paraphrasant ainsi le philosophe et tueur à la petite semaine qu'est Ben de C'est arrivé près de chez vous, aux alentours de 19 minutes et 41 secondes de ce fantastique film, après avoir refroidi Mamie Tromblon) ! Horreur, la pension n'avait l'air squattée que par des mous du bulbe à majorité anglo-saxonne. Nous avions réservé une chambre prévue pour héberger 6 personnes, en suivant le raisonnement suivant : ce sont les fêtes de fin d'année, il n'y aura donc pas trop de voisins bruyants à nos côtés. Le calcul s'est avéré foireux et nous avons ainsi partagé la pièce avec des Yankees et des Néo-Zélandais; la population se renouvelant tous les deux jours environ.
Marrant comme l'histoire se répète ! L'auberge de jeunesse me fesait furieusement penser à mon idyllique et regrettée collocation rennaise, les niaiseux et envahissants Américains se substituant aux fatigants hippies. Exit les cris de jouissance, bonjour les ronflements sonores et les séances toilette. Dans ce joyeux cheptel, ma préférence allait aux Amériques, en l'occurrence une fille de San Diego et deux embouchés texans. On a eu droit aux deux extrêmes : d'abord, la soi-disante bourgeoisie éclairée et intellectuelle de la côte ouest; ensuite les culs-terreux incultes du centre. La première amorça une conversation, tant il est vrai que les Anglo-Saxons sont volubiles et ont le contact facile. Elle avait voté Obama. Pourquoi ? Mystère. La questionnant tant bien que mal dans un anglais pauvre et hésitant, j'essayais de la pousser dans ses retranchements sur des thématiques sociétales et géographiques. A mon sens, j'y parvins.
Voter Obama c'est cool. Il passe bien à la télé et sur YouTube; en tout cas mieux que le vieux machin gâteux, recousu après le conflit vietnamien, fossile du passé dont on attendait seulement qu'il retourne en Arizona. Quand à savoir ce que le candidat démocrate allait faire en matière d'immigration, nada ! C'est quelque peu embêtant lorsque l'on vit dans une mégalopole californienne mitoyenne de sa consœur mexicaine Tijuana. Par la suite, je suis tombé un peu plus dans un puits sans fond en discutant politique étrangère américaine de la guerre froide. And what about Mobutu ? Pinochet ? Who (en écarquillant bien grand ses yeux de baleine échouée) ?! J'ai fini par clore le débat, mon peu de vocabulaire s'associant à son manque de culture.
Ses comparses texans (Marc et Ducon) ne nous adressèrent guère la parole, se contentant d'être bruyants. Marc avait le don de faire tous les bruits inimaginables avec sa bouche, son concerto étant ponctué de pets sonores à intervalles réguliers. L'autre gars prenait le relais quand Marc avait les bronches trop engluées ou qu'il venait à manquer de souffle. Ils frôlaient les sommets en revenant bourrés à la bière (nous aussi, mais c'est pas pareil) en ponctuant leurs échanges de yeah, fuck (à prononcer faque), bitch, jesus et oh my god. Ce fut globalement l'ambiance qui régnait céans, avec des variations (les Néo-Zélandais étaient un poil plus éduqués). Mais alors que faisait Super-Dupont, vous demandez-vous ?
Ses représentants sur le terrain passaient une bonne partie de leur temps à refaire le monde, généralement devant un plat de porc et de patates, agrémenté d'un litron de bonne bière bavaroise (3 à 4 repas par jour en moyenne). De temps en temps, et pour se donner bonne conscience, nous en sommes venus à nous oxygéner les neurones : à la pinacothèque et au KZ de Dachau. La première mélangeait à certains artistes (re)connus (Klimt, Picasso, Dali, Matisse...) des œuvres plus hasardeuses, dont on peinait à trouver le sens et le but; si ce n'est qu'elles illustraient assez bien le fait que l'Art (avec un A majuscule, médème) recouvre à peu près tout et n'importe quoi. Ici les peintres, du haut de leur supériorité intellectuelle et de leur égo surgonflé (à moins qu'ils ne cherchassent juste à faire de l'argent facilement sur le dos des crédules), nous gratifiaient de gribouillages à la craie sur tableaux noirs ou de croûtes unicolores ! Bien sûr, les gens avalent ça d'autant plus facilement qu'ils n'y connaissent pas grand chose, argumentant à l'envie sur de prétendus talents de vrais escrocs.
Changement d'air à Dachau. Du camp, il ne reste quasiment rien. Une fois franchie la porte d'entrée, barrée de la maxime Arbeit macht frei, le visiteur débouchait sur la partie administrative (transformée en musée) du site. Un peu plus loin se tenaient encore debout les derniers baraquements, derrière lesquels attendaient les fours crématoires et la chambre à gaz. Des nombreuses personnes présentes, nous étions les seuls (ou presque) à ne rien photographier. Si manier l'humour noir est une chose, se masturber et dans les pensées et dans les actes devant les crimes et les massacres du passé en est une autre. Combien étaient-ils à se rincer l'œil dans la chambre à gaz ? A zoomer dans le trou des fours (pour la soirée diapo) ? A faire le meilleur cliché d'expériences menées par les sadiques "docteurs" SS ? De ce point de vue, Dachau est une halte agréable ! Dommage qu'ils n'y aient pas installés une buvette... Classique sur la Shoah, la visite était instructive sur les touristes de notre temps, et par extension sur nos sociétés en général (où, quand les gens quittent leur confort, c'est pour sauter à pieds joints dans le plat).
Dachau / Pinacothèque : un partout, la balle au centre. Mis à part ces deux sites, nous parcourions la ville en large et en travers, slalomant entre les tramways, finissant parfois au fond de parcs, là où la bise se faisait mordante, à chercher des mares gelées desquelles on brisait la glace à coups de gourdins... Petits moments de détente, laissant les Allemands de passage consternés. Le soir venu, une pinte de délicieuse Radler dans nos brasseries réservées de Marienplatz achevait de nous calmer.
Cela dit, on pourrait croire que, "mis à part" l'auberge de jeunesse, tout allait pour le mieux. Ce serait sans compter sans cette catin de malchance, faisant comme toujours le sel de toute expédition qui se respecte. Sans trop bavasser sur mes malheurs, on peut citer : un 31 décembre non organisé, fini à la bière (où je fus alpagué par un serveur alors que je me dirigeais vers la sortie, muni de ma choppe à moitié pleine et dans l'espoir de la subtiliser*) / une presque bagarre avec des Skins italiens éméchés, s'énervant d'autant plus que Mister K., et son honneur mal placé, refusait de trinquer avec eux à la nouvelle année (qui risquait de bien commencer) / un enferment évité de justesse dans l'ancien hôtel de ville, dans lequel nous nous étions incidemment glissés.
Et comme d'habitude, quand on commence à se sentir bien dans le pays en question, c'est le moment de rentrer chez soi dans son train-train bien huilé. Avant de grimper dans l'avion, pour nous préparer à la funeste réalité française, étaient mis à disposition nos "grands" quotidiens nationaux, Figaro en tête titrant sur la guerre à Gaza (en attendant la prochaine) et l'enfant de Dati (qui, hélas, était en bonne santé). Seigneur... Le pilote, quand à lui, jugeait préférable d'atterrir en deux fois, histoire de me faire gamberger, aidés par les passagers dont le sujet de discussion rigolard touchait justement aux accidents...
Bilan des courses : Munich est une ville tout à fait agréable (plus encore en été, j'imagine) dont on fait aisément le tour en une semaine. Une ville comme je les aime, ni primatiale ni trop petite, bien déservie et agréable à vivre. Un petit bémol toutefois : la nourriture locale est répétitive bien que consistante. La bière vaut cependant le détour, en quantité et à bon prix. Un endroit ayant le mérite de m'avoir fait renouer avec l'étranger et avec l'Allemagne, avec toujours dans l'intention d'expérimenter toujours plus loin, sacré nom de Dieu. Prochaine étape : pèlerinage à Bertchesgaden.
* M'en fous, j'en ai ramené quatre. Et paf !
L'or et la fange
Il y a quelques mois à peine, je ne donnais pas l'once d'une chance à Obama d'être élu président des États-Unis au motif d'une peau trop foncée pour beaucoup. L'échéance du 4 novembre infirmant mes propos, voici donc un article se voulant pour une fois en phase avec l'actualité.
Pour autant, je ne serai pas de ceux, nombreux de par le monde, à rester béat devant cet homme, aussi bon orateur soit-il. Affranchissons nous plutôt du symbole et du mythe, au lieu de croire innocemment qu'en auguste seigneur Obama présidera justement aux destinées mondiales. Depuis les résultats tombés et définitifs, depuis de nombreux syndromes évacués (le raciste qui renaît dans le secret de l'isoloir), certains prétendus experts ou analystes se sont purement et simplement lâchés, faisant fi d'une réalité pourtant plus complexe.
Ainsi, on a vu en cette élection la fin de toute ségrégation, l'émergence d'une Amérique métissée et tolérante, donnant à chaque citoyen sa chance et dépassant pour de bon ses clivages et vieux démons. Exit le Ku Klux Klan et plus généralement le racisme dit ordinaire à l'œuvre dans le sud et l'ouest profonds. Moi, ce que je constate, c'est que la géographie politique du pays n'a guère bougé depuis une quarantaine d'années, lors de l'élection de Lyndon Johnson. Grosso-modo, la côte ouest et nord-est est acquise aux démocrates, le Midwest et le sud-est sont farouchement républicains et difficilement accessibles à tout candidat catégorisé gauchiste, qu'il soit noir ou blanc.
Or, brusquement, ce bloc pétri de fondamentalisme, chérissant le deuxième amendement constitutionnel, vivant dans l'ignorance du reste du monde, est passé à la trappe. Peut être ne correspondait-il plus à cette Amérique qu'on voudrait nous faire avaler ? Assez dur à croire alors qu'ont défilées en boucle des images de vieux blancs à casquettes affirmant ne pouvoir voter pour un nègre, un socialiste ou un arabe poseur de bombes. Rappelons-le : pour un tiers de l'électorat blanc (toutes professions confondues), noir rime avec au moins un de ces qualificatifs : fainéant, voleur, dangereux, reprenant avec vigueur plusieurs siècles de théories obscurantistes raciales. J'ai peur de ces masses rustres, différenciées du Moyen-Age par le pick-up et le fusil automatique. Obama vient du Kenya ? Damned, un pays arabe !
Beaucoup voyaient en Sarah Palin l'hockey mom de leurs rêves les plus fous. Pensez-donc : une femme qui leur ressemble en tous points, de la connaissance de l'extérieur ("l'Afrique est un pays" / "Je vois la Russie de ma fenêtre", parlant de sa maîtrise de la géopolitique globale) à la culture autre qu'MTV (Palin était incapable de citer un grand quotidien national) en passant par le refus d'avorter et de garder un enfant trisomique... McCain, en revanche, n'avait non pas ma sympathie mais n'était pas catégorisé comme vieux con incompétent ou clown. A Obama, le rôle du gentil; à son rival républicain celui du salaud. La plus grosse gaffe de John fut de déclarer au début de la crise financière que l'économie était solide. "Hormis" cela, ses propositions ne différaient guère du programme de celui d'Obama, tant il est vrai qu'en matière de politique, les candidats ne sauraient prendre de décisions révolutionnaires, de peur de fâcher d'importants lobbyings.
Les mandats de Bush étaient à ce point calamiteux, qu'il était difficile au dauphin de s'en dédouaner totalement. Somme toute, Obama n'est que le talentueux représentant d'un parti centriste partageant presque à égalité le pouvoir avec l'adverse éléphant rouge. Un homme ayant suffisamment à faire pour conserver le leadership américain, ne peut secourir (et n'en a pas les moyens) les miséreux de cette Terre. America First, le reste après. Voilà pourquoi il est ridicule de voir des bobos parisiens danser devant des écrans géants. Gageons d'ailleurs qu'Obama ne se transforme en Obamou; crise mondiale et réalités du terrain mettant en fuite belles promesses pré-scrutin. Auxquelles on peut ajouter un sénat pas complètement bleu...
J'attends quelque avancée dans les domaines climatiques et environnementaux, pour les "affaires courantes" mieux vaut rester réaliste, on tombe de moins haut... Néanmoins, cette élection restera historique, déjouant pas mal de pronostics (dont les miens) dans un pays qui, toujours hanté par les barrières raciales, n'en est pas moins pour un temps sorti de sa torpeur. Si Obama était le seul sénateur afro-américain du Sénat, il y a tout de même 10 000 élus noirs de terrain à travers tout le pays, preuve qu'ils ne percent pas que dans le cinéma et le sport. De quoi rabattre le caquet d'une Europe donneuse de leçon mais incapable de balayer devant sa porte. Quand ce n'est pas Sarkozy se vantant d'exporter sa rupture de l'autre côté de l'océan... Pas si loin pourtant le temps où Naboléon allait passer ses vacances à Wolfeboro et partager le couvert dans le ranch du clan Bush...
Chicken Run
En matière d'embauche estivale, je pensais très sincèrement avoir touché le fond, il y a deux ans de cela, à la verrerie de Graville. Grossière erreur ! Si l'industrie du verre est un secteur ingrat et abrutissant (puisque reposant sur le travail à la chaîne), alors que dire de l'agroalimentaire animalier ? Ne trouvant pas de job d'été dans des villes connues et m'offrant un pied à terre gratuit (Le Havre, Rennes et quelques localités bretonnes), ne voulant pas rééditer un été sans travail aucun (comme ce fut le cas en 2007), je décidais de considérer le territoire dans une optique plus large.
Suite à une annonce Internet, je fini par trouver un poste dans un établissement Doux à Laval. Doux ? Quésako ? Si l'on veut faire propre et gentillet, Doux fait dans l'industrie de transformation de la volaille et accouche de produits en barquettes type Père Dodu. Des morceaux de poulet sous plastique, sous vide d'air. Voilà ce qu'on fait à Laval. En serrant les fesses et en gardant le sourire, s'il vous plaît. D'autres sites en effet, en Bretagne notamment, avaient tout simplement mis la clé sous la porte. Alors aux ouvriers, l'avertissement était plutôt clair : au boulot et en silence, voyez vos camarades moins chanceux... La Direction demande des sacrifices ! C'est dans ce contexte légèrement tendu que je pris mes fonctions le 15 juillet.
Chez Doux, la première chose qui frappe, c'est l'odeur. A réveiller les morts. Quelques dizaines de mètres avant la porte d'entrée, elle vous saisit à la gorge pour ne plus vous lâcher. Un peu comme si tous les matins, un type venait vous asperger le faciès d'un savant mélange distillé à partir de tripes et fientes d'un poulet amaigri, un brin stressé. Effluves dans lesquelles la plupart des travailleurs évoluent pendant huit bonnes heures, pause repas incluse. Respirant avec peine, retenant tant bien que mal mon petit-déjeuner dans l'estomac, harnaché de l'habituelle tenue (charlotte sur les cheveux, bottes aux pieds, blouse pour le reste), je demeurais fasciné par l'interminable file de piafs, tête en bas, avançant rivée au plafond. Macabre spectacle et bien mauvaise entrée en la matière.
Ne sachant pas trop où me foutre, les responsables décidèrent de m'envoyer aux Aros (pour Aromates, atelier de mise en barquettes où l'animal, proprement écartelé, est imprégné "d'épices" : paprika, herbes...) pour deux bonnes semaines. Là j'y ai exercé les boulots les plus crétinisant qui soient. Après avoir passé d'interminables heures à coller des codes-barres sur des barquettes, je me retrouvais le cul entre deux machines, avec pour mission de prendre les colis arrivant sur ma droite pour les mettre dans la machine de gauche. Décomposons le mouvement : la barquette, prestement remplie ras-la-gueule, arrive/ j'ai tout le temps pour la voir dans les moindres détails (d'ailleurs cette conne est identique à la précédente)/ je tends mon bras droit/ plus que 5 heures de boulot/ je m'en saisis/ je la passe à ma main gauche et la met sur le tapis/ j'attends la prochaine...
Pour le coup, concernant le temps qui passe (ou plutôt qui ne passe pas), les gestes qui en dix minutes sont intégrés et deviennent un automatisme (certains font ça leur vie durant), j'avais été formé à bonne école. Là, mes amis volaillers avaient corsé l'affaire : la température restait basse (5 degrés) et eu égard à l'environnement olfactif, vêtements, peau et cheveux s'imprégnaient d'une crasse faisandée. Les rares fois ou l'on me laissait sortir pour m'aérer les bronches, c'était pour mieux me ramener à cette sordide réalité. Par exemple en allant balancer la barbaque impropre à la consommation dans des bennes à ordures prévues à cet effet. Tout ce qu'il y a de plus sain et naturel. Prenez un soleil resplendissant dardant ses rayons sur une large poubelle remplie de viande, que l'on pourrait croire toujours en vie, puisqu'animée de soubresauts larvaires. C'est à qui mieux mieux se disputerait le morceau : des mouches et de leurs enfants ou des chats des alentours ? Éternel recommencement du cycle, nous rappelant notre condition, mais dont j'aurai très bien pu me passer pour l'occasion.
Ne nous endormons pas, il me restait cinq semaines à suer dans la mort et le gras. On m'envoya donc aux cartons. La discipline y faisait quelque peu relâche et j'avais pour moi de ne plus gober le fumet de nos amis les bêtes. Comme le nom du service l'indique, on y fabrique des cartons. Je les mets dans la machine plats, ils me reviennent formés, adultes, en vie. Seul hic : Carlo. Pas méchant mais porté sur la tâche. Un petit nerveux gueulard, broyé par le système, aimant les choses dans leur cadre et terminées à temps. Moi des cartons, j'en avais pas grand chose à secouer. Je travaillais consciencieusement, sans être stakhanoviste. Pas assez vite pour Carlo, pour qui je faisais parfois du travail d'arabe. C'est bien ma déveine, je tombe rarement sur des êtres compréhensifs dans ce milieu.
Carlo devait me prendre pour un attardé mental, un jeune qui réfléchit trop, inapte à abattre du travail de ses mains. Avec ma barbe et mon tee-shirt estampillé Guinness, j'étais catégorisé fumeur de plantes, hippie ou apparenté. Pauvre, gentille buse. Inutile de palabrer avec lui. Les semaines se traînaient tant bien que mal, rythmées par la radio, jukebox infernal ressassant les mêmes Indochine, Téléphone, Génésis et J.J Goldman. Jusqu'au jour ou la fragile machine céda. Déclaré responsable pour ne pas avoir pu l'arrêter, on me renvoya aux Aros finir le mois d'août.
Ultime plongée en apnée au bout de ma nuit. La plus dégueulasse aussi. Un final bien comme il faut. On devait m'en faire baver un maximum, histoire de repartir content.
- Lundi, on me fait découper des filets en deux. A ceci près que les filets baignent dans une sauce gluante et orangée. Avez-vous vu Fight Club ? Pour les cinéphiles, pensez au passage où Tyler et Norton convoient des poches de graisse liposucée sur d'obèses personnes. Vous y êtes ? Mes filets aussi...
- Mardi : Même partie de plaisir. Après la pause du midi (à ce moment, je travaillais de 7h30 à 15h15, avec l'assurance de finir plus tard que plus tôt), le grand-chef vient me chercher pour aller à l'abattoir. Nom de Dieu, le mot interdit, comme si on s'attaquait à mon intégrité physique ! Travailler là, ça revient à appartenir à la fine fleur de l'industrie agroalimentaire, la caste des bouchers, équarrisseurs et joyeux étripailleurs, travailleurs de la bidoche dans une zone empuantie plus qu'ailleurs. D'emblée, on me dit que je finirai vers les 16h00. Le type que je remplace est passablement ivre. Assez vite, je comprends pourquoi. Dans cet endroit sombre, chaud et humide, on me charge d'encastrer des caisses de plastiques dans des structures en métal, avançant sur leurs rails. Je travaille à deux pas des accrocheurs, tous Noirs, alimentant la chaine des cris et battements d'ailes de nos amis gallinacés. D'autres les égorgeront plus loin...
-Mercredi : Aie ! Mon ami le chef a besoin de personnel. Antoine ? L'abattoir ! Dès 9h30. Jouons notre atout maître. L'exercice de la veille fut trop long à mon goût. Bien trop long. La solution ? Passer pour un feignant ou un incapable. Ne pas se plaindre conditionnerai une poursuite de l'activité en question. J'ai commencé l'attaque en annonçant mon intention de partir à l'heure normale, soit 15h15. Premier couac. C'est cependant deux heures plus tard que j'ai mis le plan en branle. Hop là, vas-y que je te ralentisse le rythme. Malheureusement, toujours pas l'ombre d'un responsable en vue. J'appuie donc sur le gros bouton rouge Arrêt d'urgence, au niveau de mon visage. Ni une, ni deux, le cariste saute de son engin. Deux minutes plus tard, réjoui, me voilà de retour aux Aros.
-Jeudi & Vendredi : Retour à mes premiers amours, faire passer les barquettes d'une machine à l'autre. C'est sans me retourner et en forçant l'allure qu'à 15h15, je sors de l'usine. Libre, en vie, content d'avoir fini et de pouvoir profiter à l'avenir d'une assez maigre rémunération (à peine plus du smic). Merci Père Dodu, seigneur et maître.
Si travailler dans ce type de conditions relève bel et bien du mythe de l'ami antique Sisyphe (un poulet suit toujours un autre poulet, de même pour les cartons et les barquettes), si entré en fonction, on se retient à grand peine de partir en courant; je considère ce boulot comme formateur, permettant de mieux comprendre le monde du travail dans ce qu'il a de plus primaire et révoltant. J'ai de la peine pour les gens qui n'ont que ça comme espèce d'horizon, trop vieux pour partir, abâtardis par un ou plusieurs prêts bancaires, et qui plus est voyant toujours davantage rognés leurs maigres acquis sociaux. Dans le couloir menant aux ateliers, on pouvait trouver des extraits de Ouest France à propos des fermetures d'usine du Morbihan. On y voyait des salariés en larmes déclarant leur amour, leur flamme pour le groupe : "Doux, c'est notre seconde famille." Mitoyen, une autre coupure de presse relatait la chute dans le classement des plus grandes fortunes de l'hexagone de Doux et de sa famille : à peine 300 millions d'euros de patrimoine...
De l'évitement d'une tuerie
Désireux de marquer une pause d'avec les articles illustrant une frange du totalitarisme (pour me reposer ainsi que mon lectorat), me voici prêt à illustrer un épisode de ma vie actuelle : la collocation. Ma pensée reflète ici les sentiments que j'éprouvais vis à vis de mes charmantes camarades de classe, il y a de cela un mois et demi à tout casser. J'ose espérer que les gens de passage verront dans cette courte diatribe une part de second degré. Le fond restant néanmoins vrai et revendiqué, ce encore aujourd'hui.
Voulant poursuivre mes études ailleurs qu'au Havre (ce qui s'avéra profitable et nécessaire à plus d'un titre), je décidais de m'installer à Rennes. Le côté capitale de province d'une ville, à la fois vivante et intéressante, assez riche artistiquement et culturellement, m'a indéniablement attiré. Et la Bretagne, sans tomber dans le cliché, est une région que j'affectionne tout particulièrement. Alors pourquoi se priver ? Autant profiter de ce côté agréable et mobile que confèrent les études supérieures. Se posa naturellement le problème du logement. Et c'est là que ça c'est gâté.
N'ayant envie ni d'une chambre universitaire de 9 mètres carrés et ne pouvant m'offrir un appartement, je jetais mon dévolu sur la solution intermédiaire : la coloc'. Coup de pot, malgré des démarches tardives et quelques essais infructueux, je réussis assez vite à dégotter un appartement proche de la fac et du métro. J'avais pu voir l'immobilier de près à trois reprises auparavant.
Annonce la plus symbolique : collocation à 300 euros rue Le Bastard, cette dernière se situant en plein centre et constituant une des artères les plus commerçantes de la ville. Ça paraissait un peut trop beau pour être entièrement vrai. A se demander si y'avait pas un cadavre dans l'armoire, des cafards géants ou des détraqués sexuels comme compagnons d'aventure. Et effectivement, Bibi n'a pas été déçu du voyage. Mes aïeux, quelle histoire ! Monsieur Dos (le propriétaire, consonance étrangère) n'était vraiment pas maître dans l'art de louer son bien. Ah ça oui, le centre est tout a fait charmant vu de l'extérieur ma bonne dame. Mais passées certaines portes d'immeubles, le verni commence à craquer. Le logement en lui-même était ancien mais pas rénové. Très grand mais pas meublé. Pas meublé, ça veut dire pas de frigo et encore moins de machine à laver, ni même d'éviers et de plaques chauffantes.
Alors se creuser le ciboulot dès le départ pour se demander qui paie quoi... Quand on ne connaît pas les autres, on commence plus fort ! J'ai pas osé toucher aux robinets de peur que rien n'en sorte... S'il n'y avait eu que ça. Car Dos en plus d'être complètement largué, laissait toutes prérogatives à une petite pouffe de 18 balais (en première année de droit, merci du cadeau) qui non contente d'avoir flairé le filon, s'était déjà arrogée une chambre (la plus grande et la mieux placée) et une autre pour une copine (absente). Le tout sans rien avoir signé mais en se comportant comme maîtresse de maison. Et moi ? Ah toi, euh, y'a bien un placard derrière la cuisine. Les quelques remontées à la surface de Dos n'ont fait que précipiter les choses. Peut être afin de faire jouer la sensibilité du chaland, l'homme nous a entretenu du fait qu'il s'occupait de sa mère handicapée. QUOI ! Alors, ça passe plus du tout, je donne pas mon fric aux assistés. Et ce n'est pas non plus en confiant qu'il ne valait mieux pas se débarrasser de ses mégots dans la cage d'escalier (pour éviter les risques d'incendie, sait-on jamais ?) qu'il pouvait espérer me retenir.
Hormis ce petit incident et quelques autres, à l'orée de la mi-août, j'avais un pied-à-terre rennais. A cette époque, je n'avais rencontré que la fille des propriétaires, qui avait l'air assez sympa. Suffisamment pour signer. Les choses ont très vite changé par la suite. De ma faute ?! Je crois pas non, j'ai même réinventé le concept de tolérance et de respect d'autrui. Bref, deux mois plus tard quand tout le monde fut là, quand mes habitudes se virent contrariées, bousculées, violées (c'est aux autres de se mettre à mon niveau, pas l'inverse), quand donc j'ai appréhendé la situation dans sa globalité comme inamovible et foncièrement chiante, j'ai commencé à tirer la tronche. Je me suis transformé en petit vieux de 22 ans. J'avais déjà des réflexes quand à la vie en communauté mais c'est en sortant du contexte familial que j'en ai pris conscience. Et de quelle façon ! C'est là tout l'intérêt et le danger de la collocation : faire cohabiter dans un espace réduit des individus que parfois beaucoup de choses opposent. C'est mon cas pour le moment et si je peux être imbuvable, je suis parfois tout aussi fermé au dialogue et aux justifications.
Même si ce type de fonctionnement pourrait marcher si j'en modifiais les composantes, en l'état actuel des choses ça ne sera jamais parfait. Je ne peux pas me départir de mes jugements, de mon mépris. Si c'est un travail à faire, je n'y suis pas encore disposé. Mais laissez moi vous présenter mes colocataires, que vous puissiez y voir plus clair.
Je partage mon territoire avec trois filles. Je vous arrête tout de suite, c'est loin d'être une chance. En premier lieu, elles sont casées (j'ai parfois envie de dire mariées), secundo je suis un piètre dragueur et qu'au final elles ne m'intéressent que peu physiquement, intellectuellement et culturellement. Se retrouver uniquement entouré du sexe opposé, en extrême minorité avec des sujets qui défrisent et emmerdent (t'as pas fait les soldes ?) comme c'est pas permis, je m'en serai très bien passé. Même quand il m'est arrivé, dans un excès de bonté et de sociabilité, de vouloir débattre (merde, un gros mot) ou juste discuter, la chose s'avéra vite difficile. Mes comparses sont exclusivement de la race des babos, qui en cas de surdose peut s'avérer une bien belle tare.
- Marie (fille des proprios, 20 ans, L1 de psycho): "Je suis une colocataire comme les autres".
Bon d'accord, j'ai un tout petit peu pris la plus grande chambre, celle qui totalise, avec le balcon attenant, entre un tiers et la moitié de l'appartement. On va pas faire un plat, je suis comme vous. On est pareils ! Reste au moins que c'est la moins faux-derche des trois. Si j'aime pas qu'on me fasse des griefs concernant le ménage (je suis entouré de trois nanas, je vois pas où est le problème ?), elle a au moins le mérite de le dire, ce qui s'avère chiant sur le coup mais bien moins tordu qu'un silence bilieux. Il n'empêche qu'au cours d'une discussion désamorçant la situation, je me suis parfois retenu de gueuler. Car si elle avait emmagasiné tout les reproches à faire, j'aurai pu pratiquer l'escalade (Marie pisse plus bruyamment qu'un mec à 2h00 du mat'/ Marie arrache les portes quand elle les ouvre à l'aurore).
C'est cependant sur les tâches ménagères qu'elle m'a le plus gonflé. Du style : tu fais rien ici, tu faisais rien chez toi, ton père met les pieds sous la table et ta mère trime en plus du boulot. Épargne moi la carte féministe radasse ! Comme si mes parents, dès le plus jeune âge, m'avaient inculqué les vertus du poil dans la main. Tu seras un feignant, mon fils. Faut pas déconner. A ce niveau, on n'explique pas mon comportement par la socialisation familiale. Je suis un autodidacte en la matière. Est ce que je l'ai dérangée avec son mec qui se vidait bruyamment les bronches dans la douche tous les quatre matins ? J'aurai pu. Ma chambre est à côté.
Oui, vous saurez tout. Une chose vous situe aussi l'ambiance générale. Marie, ton but 2007-2008 : un an de filière bouche-trou (psycho pour ceux qui suivent) afin de mieux intégrer une école en Belgique. Après avoir plantée son semestre, Lady Mary s'est finalement rendue compte que cette année ne servait à rien, qu'elle se devait de tout recommencer dans ce plat pays. Manque de bol, mistinguette. 1 an et demi de pommé (elle en a pas foutu plus après le bac). Mais ce n'est rien à côté de la hippie à retardement qu'est sa copine et consœur Oanell (c'est un prénom).
- Oanell (19 ans, L1 audiovisuel) :"Parfois, j'ai honte d'être blanche".
Blanche Oanell l'est. Conne comme un cul aussi. On s'en rend compte très vite, cette phrase est profonde de sens. Quand elle allait encore en cours (elle aussi a arrêté, elle aussi est une erreur sociétale), nous la trouvâmes toute dépitée la gourdasse. Ah elle savait bien qu'il existait, par delà les mers, une contrée (imaginaire ?) ou des gens soufflaient dans des troncs d'arbre ! Mais qu'il fussent en grande partie exterminés par le grand méchant homme blanc, alors ça jamais !
Dans quel monde vivons-nous si l'homme tue son semblable ? Dieu n'est-il pas Amour ? Frangin, tire un peu sur le bédot et installe-toi autour du feu. Rions, dansons avec nos amis les papillons. Que c'est bucolique tout ça. J'imagine que lorsque Oanell a vu la mère de Bambi se faire descendre, elle est tombée dans les pommes. Bref, cette fille là est une caricature ambulante, extirpée mentalement et vestimentairement des années 70. Elle aurait pu y rester. Marche arrière ma poule, tu t'es trompée de décennie. Oh, elle ferait pas de mal à une mouche. Trop débilos pour ça. Et devant ce triste spectacle, je suis censé faire quoi ? Me gondoler ? La jeter du 3ème ? Et bien non captain ! Devant un tel monument, on reste fixe. Au garde-à-vous, nom de Dieu !
Alors OK, j'avais bien eu droit avant à un assez joli "Jack Lang, il est ministre au gouvernement ?", mais une perle de cette ampleur jamais ! Oanell c'est l'archétype de la nana sympa mais perdue dans sa bulle, qu'on imagine sans peine fumer des pétards en écoutant de la variétoche française (quand ce n'est pas un trio péruvien à flûte de pan, faut le faire) se voulant contestataire, en se disant que le monde est BEAU. 10 minutes après sa découverte australienne, elle devait se voir happée par un oiseau poète qui passait au large de sa fenêtre. Désormais même sa façon de rire m'horripile. J'attends le prochain numéro avec une impatience non feinte : Oanell à Auschwitz... Une relecture de l'univers concentrationnaire garantie ! Le négationnisme a trouvé sa Jeanne d'Arc. Toi aussi raclure de bidet, j'accrocherai ta peau au mur.
Chloé (19 ans, L1 Histoire) : "Oh, Pompon !"
Des trois, c'est avec elle que j'ai eu le plus de mal à communiquer. Pas que je parle philosophie avec le ramassis de crottes d'à côté non plus. Au moins, elle ne se forçait pas à discuter et un silence pesant est préférable à une conversation type Oanell-les p'tits oiseaux-cui-cui. J'ai quelque peu brisé la glace et je ne regrette rien : elle est plus cultivée historiquement et politiquement ce qui, au regard du panel vu plus haut, ne relève pas des 12 travaux. On allait pas faire la fine bouche ! A la coloc', devant le médiocre on s'ébahit.
Concernant l' histoire avec son ami, c'est plus épineux. Chloé (comme Marie) voit son copain crécher à l'appartement un soir sur deux (j'ai du bol, elle se tire chez ses vieux le weekend). Je suis pas intolérant (ça se saurait) mais à voir des couples aussi fusionnels, toujours l'un sur l'autre, on en vient à s'interroger sur leurs motivations résidentielles (surtout quand le copain est lui aussi en coloc'). Mal foutu, non ? Oui ma chambre est mitoyenne de la sienne. Et oui, j'ai acheté un fusil de chasse et apprends à m'en servir. Je vous passe les galipettes du soir, dont la fréquence tend enfin à diminuer. J'ai des registres à jour. Si au moins son pote pouvait la battre ou l'insulter pendant leurs ébats... Ajoutons pour le bouquet final, le crépuscule des Dieux (Gott und Himmel !), le ton geignard presque pleurnichard qu'elle emploie quand elle s'adresse à lui. Et cette manie qu'elle a de l'appeler systématiquement par son prénom (infantilise moi, j'aime ça) quand ce n'est pas par le surnom : Pompon ! Je me marre !!!
Je me marre, c'est vite dit. Un peu plus et je vais vraiment devoir faire le ménage à coups de pioche...
"I wanna be a poulet ! [...] Pour gun-shot dans la foule ! [...] Réduire au riot-gun tous les fumeurs de joints ! [...] Détruire au P-38 les voyous, les putains !
Ludwig von 88.
[La présente image, servant tout naturellement à illustrer l'article, reflète ce à quoi devrait tendre cet exercice de style qu'on appelle collocation. Votre serviteur, après avoir sauvagement bouffé la tronche de Dame Oanell, devenue par trop insupportable, savate joyeusement celle de Chloé. Au moins, elle aura une raison de gueuler, et ailleurs que dans son plumard ! A noter que l'appartement est très justement symbolisé par une cage en métal]














