Omsk, petit quidam ne faisant pas de vagues.

27 mars 2013

La voie d'insertion

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Avant qu'il ne soit récupéré par Christian Clavier en 2004, Petillon avait fait de Jack Palmer l’antihéros de sa bande-dessinée phare des années 70-80 : un détective privé complètement à la ramasse, éternellement bardé d'un sac plastique griffé Tati et, gag récurrent, qui ne parvenait jamais à décrocher son permis de conduire (une vingtaine de tentatives) mais estropiait allègrement ses moniteurs d'auto-école. Sans aller jusqu'à atteindre ce stade, force m'est d'admettre que la Blietzkrieg annoncée s'est engluée en Bérézina piteuse. D'un code de la route victorieux validé rapidement (deux mois), j'errais dans les affres des priorités à droite, des piétons inconscients, des migrations pendulaires avec, fréquemment, l'envie hargneuse de balancer mon copilote au bord de la voie et d’éperonner les agités du volant. 

Si Cosa Nostra, 'Ndrangheta et Camorra pratiquent, entre autres joyeusetés, le pizzo ; le monde de l'auto-école repose aussi sur une économie du racket. Avec une leçon d'une heure facturée 45 euros, limitée à 40 minutes de conduite effective, on peut considérer l'activité de l'apprentissage de la conduite comme rentable (tout dépend de quel côté du levier de vitesse l'on se trouve). Car, quel que fût le moniteur (fumeur, buveur de café ou adepte en commérage), la pause oscillait entre la dizaine de minutes et le quart d'heure. Réglant les rétroviseurs, les euros tintaient dans ma boîte crânienne. Pink Floyd - Money.

Brochette diversifiée de moniteurs dans l'école : du timoré, du beauf sympa, du beauf con, du détendu et, plus généralement, un condensé de tout cela à la fois. Faut dire que je les avais usés jusqu'à la corde. Certains avaient quitté le navire avant le précieux sésame obtenu. J'ose espérer ne rien avoir à faire dans l'intrigue. Faites excuse. Assez rapidement il est vrai, l'aspect mécanique des choses couplé à une pédagogie fluctuante m'engonçait dans un autisme bon teint. Chaque élément du parcours révélait un ennemi imparable. Mon premier enseignant, adoptant une attitude de bellâtre renfrogné, ne faisait que peu pour me sortir de l'ornière.

Comme tout corps de métier, l'auto-école possède son vocable, comique au départ, progressivement lassant : rangement en bataille, mains à 10 heures 10 sur le volant, projection du regard, anticipation, angle mort, conduite dynamique... Les kilomètres s'étirent, les zones commerciales défilent, les véhicules s'insèrent. La case permis allait durant ces deux longues années accompagner une honnête spirale mentale de l'échec ; l'exercice devenant à mesure des faux pas plus qu'une impasse : un poids mort. Je me projetais dans des situations, rêvais de choses idiotes. Dans un songe, le moniteur me faisait suivre un poids lourd, à quelques mètres de la remorque et sur la voie rapide, pour tester mon sens du réflexe...

Première tentative en juin 2012 en milieu d'après-midi. La 207 noire, familière, m'attendait au détour d'une place d'un quartier pavillonnaire. L'inspectrice, la trentaine au chignon serré, n'annonçait rien de bon. 35 minutes et deux fautes éliminatoires plus loin (la queue de poisson n'est pas homologuée), je quittais Aplemont sûr de mon échec. Janvier 2013. Désintoxiqué du premier janvier et de ses excès, je regagne veaux, vaches, voitures. Plus concentré mais toujours aussi stressé, j'ai la veine de tomber sur un inspecteur relâché. Pas salaud, le type me met à l'aise. Pas suffisamment pour que je parvienne à m'insérer sur une voie d'accélération courbe.

15 mars 2013. La neige a précédemment recouvert une partie de l'ouest hexagonal. A l'affût d'une exclusivité molle, les médias s'engouffrent dans la brèche. Du jamais vu depuis les seventies. Les naufragés de la route émergent du petit écran, coincés dans leurs habitacles, cerné par un paysage sibérien. Le micro trottoir fonctionne à plein. La France tourne au ralenti. Deux jours après, c'est à mon tour de monter dans l'auto et de régler la profondeur du volant. Le vent est glacial. Je relâche le frein à main. Crainte : heure de pointe. Hantise : voie d'insertion.

Nouveau visage, l'inspectrice est de bonne humeur et entame une discussion suivie avec l'embarqué patron de l'auto-école. Les rues, quasi-désertes, restent meublées de blocs de glaces. Le déroulé de l'examen est connu : gros rond point, voie rapide, friches commerciales. Manœuvres aisées sur parking désert. Le papier rose se rapproche. Jusqu'à ce que, ignorante vicieuse, l'inspectrice m'ordonne de virer à droite vers la voie d'insertion. La fameuse. Je sers les fesses. Situation identique : aucun automobiliste ne daigne se déporter sur la gauche. La route arrive à son terme, comme autrefois. Jusqu'à ce qu'une âme charitable (bénie soit son nom) daigne lever le pied pour me faciliter la chose. Je soupire d'aise.

Le plus dur est fait, reste à ne pas se louper sur la fin comme ce traître camion poubelle et ses employés piégeux. Un final tendu mais je sais que c'est réussi. In da pocket ! Fendu d'un large sourire, je ris en rentrant chez moi, débarrassé de mon moderne fardeau. 2011 et 2012 s'évaporent. 2013 resplendit. Je peux détourner ma barque vers autre chose. Appelez-moi Plastic, parce que là ça commence à planer pour moi.

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24 février 2013

Ablation (Acte II)

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 Le sommeil des justes n'avait pas été des plus longs. Un mois après l'opération, RDV m'avait été donné histoire d'observer la cicatrice et de me confier un diagnostic plus fiable quant à feu l'excroissance. Las, d'hamartome il n'y avait pas. Je dérivais vers quelque chose de plus embêtant. Il existe des termes guère plaisants à entendre. Cancer fait partie de ceux-là. Voilà bien ma veine. Cette gracieuseté avait un nom plus présentable : carcinome baso-cellulaire. Sans métastases d'accord mais nécessitant un deuxième voyage. Le toubib, droit dans ses bottes, me déclara alors être surpris ; cette malformation light apparaissait normalement passée la soixantaine. Dans 2 ans, on me découvre Parkinson. Dans 3, Alzheimer ! Incroyable, Antoine dispose d'une espérance de vie inférieure à celle d'un Éthiopien moyen.

Encore sous l'effet de l'annonce, un chouïa prostré sur mon fauteuil, l'homme en blanc me détaille la suite des événements. Auparavant d'une simplicité biblique (un coup de scalpel pour enlever le trop plein), l'intervention nouvelle devra se prolonger dans la durée, élargir la cicatrice, extirper les racines et tirer la peau crânienne pour recouvrir le tout. Un lifting latéral arrière en quelque sorte. J'en rêverai d'ailleurs quelques nuits plus tard, émergeant brusquement de mon sommeil. Très courte, la vision figurait un visage féminin partant vers l'arrière, à quelques centimètres de ma tête et les yeux exorbités. Ses mains étaient ensanglantées, le bloc opératoire très sombre comme un sous-sol profondément enfoui. La trace qu'il m'en restait demeurait tangible, avérée, comme si j'étais sorti d'une réalité pour basculer dans une autre. Du brancard au lit.

Revenant sur les lieux du crime, deux mois après le premier round donc, l'hôpital devenait par trop familier. L'effet de surprise passé, les itinéraires balisés, je reconnaissais même le personnel médical. Qui lui aussi se rappelait de moi. De l'infirmière du service chirurgie ambulatoire à l'anesthésiste en passant par le brancardier ("Monfort ? On vous l'a jamais faite ?!"), je me profilais dans la redite. Pas forcément désagréable, notez bien. D'autant que l'intervention était calibrée pour tenir l'après-midi plutôt que pour la journée entière.

La douleur, la mort sont des phénomènes soustraits aux yeux des patients hospitaliers. A part quelques mamies en déambulateur, les gens font assez bonne figure. Physiquement. Un peu de musique calée sur les oreilles, l'on entend plus les confidences et le bâtiment perdrait presque de sa vocation première. On est pas très loin du hall de gare.

Un fauteuil, un lit, une table, des WC, quelques notifications médicales collées au mur, la chambre ressemblait à la précédente. La télévision en plus. Sans télécommande, elle semblait me narguer. Cela étant, l'idée d'émerger devant la mine ravie et le sourire ultra brite du con Stéphane Bern (le titre de l'émission, Comment ça va bien ?, dessinait un optimisme aussi vain qu'idiot) réfrènera a posteriori l'envie d'allumer la boîte à images. Là encore la littérature allait me tirer de ce mauvais pas en la présence d'une biographie de Tom Waits, bon bougre qui me détourna pour un temps du phénomène totalitaire.

On a vu cent fois au cinéma, dans des séries, l'image du blessé sur son chariot, entouré par une meute de docteurs, enfonçant les portes et dépassant les spots plafonniers. Mon transfert fut à l'inverse des plus paisibles, presque amical, pareil au précédent. Dans le bloc, je parvenais à saisir au vol la conversation routinière des soignants. La première fois fut à ce titre plus mouvementée. Plongé dans l'amnésie anesthésiée, le type me précédent pouvait s'estimer heureux que des exclamations telles "Le garrot vient de lâcher" ne rebondissent à ces oreilles...

Pensif, l'index triturant les agrafes métalliques de mon crâne, je me réveille vers 16h00 sans vrai mal de tête. La nuit est tombée, trouée par quelques ronds jaunes sur l'autoroute. Le monde médical a réussi l'exercice de belle manière. Dans quelques jours, le docteur Lienhardt me proposera une entrevue dont il a le secret. J'ose espérer qu'en comique maquillé, il n'en vienne pas à me déposer sur un plateau quelque nouvelle curiosité. Tout pour éviter l'Acte III.

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08 février 2013

Ablation (Acte I)

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Et voilà. Le stress commençait à monter. Doucement. Allongé sur la table d'opération, j'observais le scialytique, une espèce de gros spot d'éclairage scotché au plafond. Des cables électriques couraient d'une machine à l'autre. Quelques tables roulantes présentaient leurs instruments chirurgicaux. Et, entre elles, évoluaient une demi-douzaine de personnes sanglées de blanc ou de bleu qui, de temps à autre, me jetaient un oeil. Ma main droite dépassait de la couverture chauffée. Une perfusion la prolongeait. Des diodes avaient été scotchées en haut du torse. Il me semblait qu'ils relayaient les bâtements de mon coeur. L'électronique résonnait dans la salle. L'anesthésiste me posa un masque de plastique sur le visage et l'alimentait en oxygène via une poire noire. Soudain, le silence se fit.

Tout cela avait naturellement démarré pas mal de temps en amont. On avait parcouru un bout de chemin lui et moi. Combien ? 6, 7 ans ? Impossible à dire. On se réveille avec un bouton à l'arrière du crâne et une flopée d'années plus tard, le voilà transfiguré. Le malpropre. Un matin, j'avais écarté deux mèches de cheveux pour entrapercevoir la chose. Du Carpenter, presque. Assez gros et rosacé. Un bout de cervelle qui s'échappait du crâne. Le genre crade. Qu'on a pas trop envie de conserver. Un coup de peigne mal placé du coiffeur et il pourrait bien pendouiller, suspendu à quelque cartilage.

Hamartome. Le nom civilisé du bambin. C'est ce que me confia le chirurgien, devant lequel m'avait envoyé son confrère, mon médécin traitant. Fallait opérer. A l'anesthésie générale. Je préfèrais ça. J'entendrais pas le bistouri gratter l'os. Plutôt sympa sinon le toubib. Pas forcément très pédagogue. Mais décontract'. Suivant la procédure médicale, je devais donc croiser un anesthésiste avant la bataille. Celui-ci m'accueillit dans son petit bureau jaunâtre. Je ne crois pas qu'il était Français. Cambodgien, j'aurais dit. C'est ça l'hôpital public, paraît-il. La fuite des nationaux vers les cliniques. Faut faire venir la main d'oeuvre d'ailleurs. L'anesthésiste donc, sourire jovial en avant, met à l'aise. Quelques questions. Une entrevue courte. Ma deuxième visite à l'hôpital.

Tout en longueur et dos au Havre, le bâtiment domine la vallée. En contrebas, on peut observer les baronnies locales aux couleurs chatoyantes : Leroy Merlin, Decathlon, MacDonald, Darty. Pour tous les goûts. La voie rapide alimente le système. Quelques voitures dessus. Des gens dedans. Et moi et mon con d'Hamartome. L'hôpital sent le propre et on l'a paré de couleurs claires (jaune, bleu, blanc) pour rassurer le patient. Lors de mes visistes, j'oscillais entre curiosité et légère appréhension. Mon excroissance était bénigne mais figurait une sorte d'avant goût. Un jour, je reviendrai et pour quelque-chose de plus corsé. Fallait donc s'habituer, palper les lieux.

Un jour de novembre, à jeun, on m'attribua une chambre individuelle. Elle donnait sur l'héliport et les grosses cylindrées des docteurs. J'avais pris La Peau de Malaparte, un livre où l'on aperçoit des Juifs crucifiés sur le front de l'est. De quoi gentimment tuer le temps. Car la santé est affaire de patience. On a vite fait le tour du lit pliable. Et s'envient la douche à la bétadine. Marque déposée. Celle-ci effectuée, l'on peut désormais porter la tenue réglementaire, blouse translucide lacée sur l'arrière. On apprend la modestie. Deux infirmiers déplacent ensuite le plumard vers le bloc opératoire, devisant gaiement. Un saut plus tard, du lit au brancard, l'on peut se prendre à réfléchir. Et à paniquer.

On entre de plein pied dans le vif du sujet, dépourvu de ses moyens. Seul. L'anesthésiste, un solide gaillard (le Cambodgien m'avait fait faux bond) sort alors sa seringue pour viser l'avant-bras. Malchance chronique oblige, je vois le type mécontent tripoter la valve qui me troue la peau. Seconde tentative. Il ne me loupe pas le salaud. Une douleur me vrille le haut de la main, j'imagine qu'il a touché un nerf. Bon, apparemment ça lui convient. Sadique.

Et nous y voilà. Le gaz anesthésiant me fait partir d'un coup et je me retrouve conscient en salle de réveil, shooté. L'opération a duré une vingtaine de minutes. De retour dans l'aile sud, je suis comme apaisé, détendu, presque content. Dormant par bribes, une demi-douzaine d'agraphes referme ma cicatrice. Blessure de guerre qui laisse une tâche jaune-rouge sur l'oreiller. La nourriture n'est guère réputée mais à ce moment-là, on mangerait n'importe quoi. Le plateau repas fait figure de divin banquet. Le temps s'étire comme la perfusion qui se prend dans les pieds du lit. La nuit tombe. Le chirurgien vient me délivrer, me laissant quelques recommandations couchées sur ordonnance.

Rapatrié par le paternel, je finis par m'endormir plus tard du sommeil des justes. Quelques milligrammes de tissus oubliés en amont...

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27 janvier 2013

L’homme à la C.M.U.

 

Vincent Gallo se faisait sucer. J’ouvrais un œil. Brown Bunny justifiait ainsi son interdiction aux moins de 16 ans. Bon dieu, quel ennui. Brown Bunny : un film de, avec, pour Vincent Gallo. Pas une merde intégrale, juste un film nombriliste s’étirant en longueur, cadrant sur la gueule (car Vincent Gallo a une gueule et je suis certain qu’il en est content) de son interprète multitâches. Brown Bunny, c’est un type qui s’ennuie et qui fait du cinéma. Et il arrive à ennuyer le spectateur aussi. Moi, du moins.

 L’Amérique, c’est beau. Mais à la voir défiler par le pare-brise de notre ami Vince une heure de temps durant, alors que celui-ci ne désert pas la mâchoire, c’est usant. Gallo, son film du moins, est un peu à l’image du désert de sel étasunien qu’il se plaît à filmer : blanc, lisse, sans aspérités (si l’on excepte la fellation qui se pose, là, au finish, comme pour choquer le bourgeois). Autant le dire, V. Gallo me sortait par les trous de nez.

 Plus tard, j’appris que lors de sa projection à Cannes en 2003, un critique voyait en ce film le pire qu’il lui ait été donné de voir. Gallo, outré, le traita de gros porc allant plus tard jusqu’à railler son cancer. Pour l’esprit sportif, on repassera. The Brown Bunny ou l’art érigé en vide existentiel. Pas contemporain mais là, présent. Il en fallait, certainement, de ces films. Et je n’ai rien contre le contemplatif. Seulement, mal maîtrisé, il ronronne, s’enferre en toile de fond comme quelque-chose de fondamentalement chiant. Vincent Gallo donc s’était planté.

 Pourtant, le gars ne devait pas être totalement mauvais. Sans doute sa réussite dans l’underground US et sa confiance en lui me ramenaient à ma situation pas très riante, disons-le. Peut-être s’était-il érigé contre vents et marées ? Baste, dans tous les cas, il n’allait pas me gâcher ma nuit. Oui, Vincent Gallo et sa demi-molle filmique n’en valaient pas la peine. Temps de réflexion dédié écoulé, pensais-je le nez rivé au plafond. Demain, j’avais RDV à la Sécu et je rejoignais la France des perdants.

 « Regarde où tu vas, connasse ! » lançais-je hargneux à la rombière qui, figée dans sa Fiat Panda, manquait me renverser. Pas le temps de répliquer, d’un coup de pédale, je disparu de son champ de vision. Dire que ces gens-là ont le permis… En cas d’accident, l’Etat m’aurait remboursé ma jambe de bois. Encore eut-il fallu que dans sa grande miséricorde, il daigne accepter mon dossier et m’offrir une C.M.U. complémentaire de derrière les fagots. Voilà à quoi j’en étais réduit, ça sentait pas bon.

 Une légère montée débouchait sur l’immeuble grisâtre d’une vingtaine d’étages. Temple du lump-prolétariat. Deux portes coulissantes successives faisaient entrer l’individu dans un vaste hall, bien souvent bondé. Des trouées striaient le plafond comme des cheminées de plastique tendues vers le ciel. A ma droite, la section sécurité sociale. Qu’on atteignait après avoir expliqué son problème à un agent. On pouvait l’apercevoir derrière la quinzaine de personnes qui attendaient déjà.  L’agent en question redirigeait vers une zone meublée d’une dizaine de sièges amenant à un long couloir. L’antichambre aux tickets, comme chez le marchand de poissons du Super-U.

 Tic-Tac. Un écran, entre deux appels tardifs de numéros ressassait des slogans appelant à la vigilance et à la bonne conduite (les coupables seront, en filigrane, châtiés). L’attente était déjà longue en soi mais certains allocataires jugeaient bon de la commenter par de ronflants soupirs ou des commentaires, essayant de rallier la majorité à leur ennui. Ma voisine, une quinquagénaire grisonnante coiffée à la garçonne, se débrouillait bien à ce petit jeu. Partie, elle fut remplacée par une morue de 100 kilos tenant plus que difficilement sa fille en place, braillant à qui mieux mieux pour la calmer. Ce qui n’arrangeait pas les choses. Mais que foutait Vincent Gallo ?! Le voilà le mortel ennui ! Il est en bas de chez moi. Pas besoin de se masturber sur la Highway 66. Triste sire.

 Un autre écran, en arrière mais dédié à la CAF, par ses tilts et autres numéros étirait le temps de son côté.  Mes pieds, le crâne chauve du monsieur devant, les portes rouges… J’avais fait le tour du propriétaire. Ah, le 522. S’agissait pas de se louper non plus. De temps à autre, un bug venait faire sauter un numéro. C’est ça la guerre sociale. La vie, c’est comme une boite de chocolats disait Forrest Gump. Faut croire que j’avais tiré celui suintant d’alcool.

 La blonde peroxydée derrière son bureau me jeta un regard torve. Lui déclarant être sans ressources, elle me répondit d’un ton qui n’admettait pas la réplique que cela ne se pouvait. « On a forcément des ressources. Monsieur. » L’examen s’avéra corsé. Je ne demandais qu’une complémentaire mais elle devait me prendre pour Gérard Depardieu vu tout le tralala justificatif demandé. Le boulot d’agent de CRAM n’avait rien de réjouissant mais certains, imbus de leur petit pouvoir, révèlent toujours une mentalité puante de chefaillons. L’interrogatoire pris fin par l’affirmative. Tout de même.

 « Ca cache quekchose ! J’n’entends plus crier mon nom ! Ca cache quekchose ! Attends-toi à des distorsions » chantait Alain Bashung tandis que je laissais derrière moi la bâtisse. La rengaine sonnait chaleureusement à mes oreilles. Le soleil commençait à poindre. Je me sentais bien. Et tant mieux. Car pour le moment, je n’en demandais pas plus.

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21 janvier 2013

Seul contre Tous

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Je fermais la biographie de l’Homme d’acier (Staline, pas Superman, soyons sérieux) et posais le livre sur un coin de ma table de chevet. Les espaces ex-soviétiques me fascinaient. La veille, prenant le train, j’imaginais voir dans la campagne enneigée du Pays de Caux une très lointaine cousine de la Sibérie orientale bien qu’Yvetot tenait difficilement la comparaison avec la Kolyma. On devait y vivre un peu plus vieux. Le wagon n’était d’ailleurs pas plombé. Non, définitivement ça n’avait pas grand-chose à voir. J’errais.

 Pourtant, à voir les autres passagers, l’envie de jeter un regard dans la coursive pour les contempler ne m’effleurait guère l’esprit. Solitaires, ils se plongeaient dans les gadgets du XXIème siècle, cherchant désespérément à meubler le temps qui passe. Pas de répit, faut rentabiliser. « T’es où ? […] Chuis dans le train. » La belle affaire. En groupe, c’était pire. On saisissait d’autant plus rapidement le vide abyssal qui caractérisait partie de mes contemporains. Je préférais encore me laisser distraire par un paysage monotone et usé jusqu’à la corde.

 Entre temps, la une de 20 Minutes tenait à me rappeler que la France venait d’intervenir au Mali. Taïaut ! J’avais quand même du mal à saisir. On avait flingué Kadhaf’ mais manque de bol, les armes parachutées avaient servi à équiper des types louches. Fallait donc sauter sur le Mali pour les récupérer… Complexe. Enfin bon, mitrailler quelques pick-up, ça devrait être à notre portée. La France bombe le torse, Monsieur ! Le plus comique là-dedans, c’était encore de voir Hollande se croire foudre de guerre. Il commençait même à se donner un air à la Poutine. « Les terroristes ? Nous allons les détruire. » Sauf que là où l’on pouvait voir un Vladimir Kgbiste étrangler les indélicats à mains nues, derrière Hollande transpirait le notable de province.

 Merde, j’arrivais pas à m’intéresser. Ce type me laissait froid. Me calant un peu plus profond dans le siège violacé de la SNCF, ma pensée dériva à nouveau jusqu’à somnoler un peu. C’est au moment précis où je m’endormais que, vicieusement, le contrôleur éructa son annonce. « Bréauté Beuzeville. 1 minute d’arrêt. » Avec les recommandations de bon aloi : jeter un coup d’œil en arrière pour ne rien oublier à sa place, ne pas ouvrir les portes avant l’arrêt complet du train (au cas où l’idée de sauter en marche à 100 km/h vous saisissait), prendre en compte la hauteur entre le marchepied et le quai (ce serait dommage de se casser le coccyx arrivé en gare). C’était très con tout ça aussi. Du bon sens. Faut dire à sa décharge que la SNCF voulait éviter trop de responsabilités. Déjà qu’entre 1942 et 1944, des gens partaient pour la Pologne sans payer. Y’avait eu des histoires.

 L’extrême orient slave, le désert saharien, une crotte de nez jetée à la face du Président, je commençais presque à me détendre. Un léger sourire crétin devait alors orner mon visage. C’est à peine si je jetais un œil satisfait à la rombière pas loin. Elle aussi devait trouver quelque satisfaction. Dans son sandwich, peut-être. J’en demandais pas trop. Un périmètre de sécurité de quelques places, pas de marmots bruitistes en vue et surtout pas d’adolescents mongoliens.

 Les annonces presque orwelliennes de la Compagnie symbolisaient plutôt bien l’époque. Hygiène, sécurité, qualité. Rien de trop ne doit dépasser et gare aux resquilleurs. Non pas que je prône le n’importe quoi mais cet hygiénisme contemporain avait quelque chose d’étouffant. L’idée d’étiqueter ces bagages dans le train par exemple, ça n’avait pas grand sens à part nous rappeler en permanence la doxa du bon citoyen. Si les barbus salafistes djihadistes du Loir et Cher ou d’ailleurs voulaient faire sauter une rame, je voyais mal une étiquette les en empêcher.

 Les chantiers personnels n’avançaient pas faut dire, augmentant ma rancune. Tout moniteur d’auto-école était un ennemi à abattre et j’aurai volontiers lancé une fatwa à l’encontre des inspecteurs. Niveau boulot, les employeurs me souhaitaient tout le bonheur du monde mais pour le chèque et quelques mois de travail, je pouvais toujours m’asseoir dessus. Pourtant, j’étais sorti des statistiques du chômage, je reprenais le chemin des études. Rien que pour ça, j’aurai du avoir la médaille.

 Mais plus le temps de rêvasser, l’heure du trajet s’était écoulée, j’arrivais à Rouen Rive Droite. La hauteur entre le marchepied et le quai me semblant adéquate, je sautais d’un pas alerte sur le quai. 2012 s’achevait sur la lamentable méprise maya. 2013 sonnait peut être un fracassant renouveau.

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14 juin 2010

Petit précis de misanthropie résidentielle

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Étrangement, l'affaire me faisait furieusement penser au monde des volaillers. Dans ces sphères-là, pour que le système fonctionne, tout repose sur un maître mot : le conditionnement. Un outil à destination des hommes et des bêtes, sans que la frontière entre les deux soit vraiment définie. Et qui s'en soucie du reste ? Oui, je me remémorais la douzaine de poulets évoluant dans leur lourde caisse de plastique orange. De bêtes oiseaux un peu anxieux, nés pour nourrir le prolétaire.

Maintenant, dans mes 22 mètres carrés de stagiaire, j'y repense. C'est moi le poulet et l'appartement symbolise la cage. Autour de moi gravitent d'autres du même acabit. Eux peut-être n'ont pas conscience de leur médiocrité, voilà qui doit les ravir. A ce moment-là, on logeait tous dans un immeuble d'angle, délaissé par les bombes et les obus tombés dans le coin en 44. La dernière guerre sur un continent finissant. Une bâtisse de quatre étages aux murs porteurs faits de vieille pierre, mais dont l'armature interne figurait plutôt le carton ou le papier des maisons traditionnelles japonaises. Un géant aux pieds d'argile sans doute, conservant à l'extérieur le lustre de la solidité mais dont l'intérieur faisait inachevé.

Neuf logements reposaient dans la structure. Même modèle pour tout le monde. Des locataires jeunes, déjà précaires ou en passe de le devenir. Des gens que généralement j'entendais, plus que je ne rencontrais. Ils le sont naturellement de toute façon, bruyants. Dans tous les sens du terme. Si, un seul avait ma sympathie ou du moins mon respect. Celui du dessus, au troisième. Je n'entendais pas ses déplacements, il était réellement discret. Chose rare et précieuse donc. Ce type avait un nom : l'exception qui confirme la règle. Il prenait sur lui de contrebalancer les emmerdements qui m'arrivaient des autres, c'est-à-dire celles et ceux qui peuplaient mon proche étranger, ma périphérie immédiate.

Pour tout dire, ces foireux-là se comptaient sur les doigts d'une seule main. Et on pouvait encore en diviser le nombre par deux. Là, restait le trou noir, le noyau dur, la crème. Les premiers, je ne pouvais en dégager grand-chose n'en distinguant que les ombres ou les bruits dans l'escalier. Je les avais attifés de surnoms affables. Normal. Le Gorille au troisième et la Folle au dessus de sa tête.

Que dire du premier ? Rien de bien croustillant. Il me rappelait simplement un mâle dominant d'Afrique équatoriale, et ayant besoin de bruit pour assurer sa suprématie sur le clan. A certaines heures, il mouvait sa carcasse dans le maigre corridor qui menait à nos quartiers et on aurait dit (à moins que moi seul ait fait ce constat) que son plaisir pour la journée était d'imprimer la marque de ses semelles dans le bois des marches. Ensuite, il se calmait avant de reprendre son élan.

Si on allait crescendo dans le mental et dans le spatial, on trouvait la Folle. Une joyeuse délurée qui, au choix, me faisait ricaner ou angoisser. D'après ce qu'elle baragouinait dans son délire, elle devait être d'origine kabyle. Ça, on pouvait le deviner longtemps avant de l'apercevoir. Ma fenêtre fermée donnait sur une rue passante. Pas très large non plus. Saint-Martin, soyons précis. Quand elle rentrait au bercail, et à vue de nez une cinquantaine de mètres avant son objectif qu'était la porte de l'immeuble, j'entendais crier dans la rue. On avait alors droit à un dédoublement de personnalité. La chose se traduisait de la manière suivante. D'abord, elle soufflait. Un peu comme si elle faisait le marathon tous les jours. Après, elle parlait seule de choses et d'autres. Comme de Charlotte Gainsbourg qui avait fait un "concert" dernièrement. Superposée à ces deux strates, elle accouchait régulièrement d'une interjection (qu'à l'oreille je traduisis par taboula).

Elle parlait d'elle en disant nous et vivait seule. A moins qu'elle ne désignât-là sa boule de poils, qu'on appelle plus communément un chien. Quand la lourde se refermait sur ses angoisses et ses cauchemars, le son se faisait plus apaisé jusqu'à finir par mourir. Elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle produisait, sa bulle mentale excusait le reste. Que voulez-vous, chez moi aussi subsiste un soupçon d'humanité. Vivant sous les combles, j'imagine que le soleil estival faisait dans son cas office de micro-ondes. Dardant ses rayons sur le revêtement du toit, l'astre lumineux devait transformer sa chambre de bonne en étuve, n'arrangeant sans doute pas sa schizophrénie.

Pour les deux autres, cons comme des balais ceux-là, je n'avais pas la même patience. Je leur réservais mes dernières cartouches, un mode de destruction pourtant trop civilisé. C'est le genre de pulsion qui peut titiller un cerveau quand, abruti de fatigue et scrutant le plafond zébré de vieilles poutres éclairé par les phares des voitures, l'on cherche vainement le sommeil. Une ambiance ponctuée de lignes de basses d'extraits musicaux tous aussi merdiques les uns que les autres, d'éclats de rires d'une génération lolesque, de conversations creuses et de débats stériles. Un bon résumé de jeunes crétins, pensant manipuler l'avenir et le système et étant malgré tout les dindons d'une bien triste farce.

A vrai dire, vu le contexte, j'aurai bien fait le Taxi Driver du pauvre, sans crête punk et sans bagnole jaune, juste avec la motivation et l'artillerie. Make my day, foutus fumiers ! Quitte à partir en beauté, autant le faire dans le violent cradingue. Frapper fort pour des broutilles, la théorie des dominos et tout le tintouin. J'aurai sans doute commencé par celui du dessous, le big boss. 20 ans, en BTS informatique l'année, maître d'hôtel sinon. Piercing à l'arcade sourcilière, le physique déjà enveloppé d'un futur gros (il a les moyens de sa réussite), content de lui avec son petit sourire en coin. 

Mieux que tout, il fonctionnait en horaires décalés et rentrait quand moi cherchait à sommeiller. Ensuite, il conviait sa troupe de clones jusque tard dans la nuit. Des comme lui, des limités. Ce poussah-là donc, quand je pensais à lui, une vision me traversait parfois. Une image où après l'avoir bousculé dans ses retranchements, j'extirpe un soufflant pour lui faire valdinguer toutes ses ratiches une à une. Des morceaux de peau, de cartilage blanc, de mâchoire vont en s'égayant gentiment dans l'espace. Des poussières d'étoiles et des morceaux de vie qui abandonnent ce viandu. Dans l'idéal, j'aurai tiré pour mutiler, pour fabriquer de la gueule cassée à coups d'éclats. Les dents, le nez. Pour laisser un souvenir… 

 Évidemment, on se contente d'encaisser et de ne rien faire. Le rêve fait office de soupape et permet de s'occuper. Pour le second couteau, j'ai moins de fulgurances car je le subis moins. Une fois par semaine, à horaires fixes (le mardi ou le jeudi). C'est un orfèvre qui sertit son bijou des plus beaux joyaux. Un artisan dont la farandole va du coucher de soleil à l'aube. Un adepte des vieux standards de rap hexagonaux dont le plus caractéristique reste de loin Bisso Na Bisso. Je l'entends moins faut dire. Un autre que moi aurait-il fait le boulot ?

Si je l'ai mauvaise, plus qu'en cherchant à dormir c'est le petit matin au réveil. Quand mes voisins dorment en fait. Les céréales ont alors une saveur autre, particulière. Un goût d'éternité, de massacre, de fosse commune. On avale son jus d'orange et on se dirige vers le boulot en écoutant les Stooges et Raw Power. En attendant le prochain soir.

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30 janvier 2010

Requiem pour un massacre

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Il s'agissait à l'origine d'écrire trois articles en lien avec le totalitarisme (nazi et stalinien) basés sur trois œuvres : deux livres ("Les Bienveillantes" de Littell et "Central Europe" de Vollmann) ainsi que le présent film "Requiem pour un massacre". Ce triptyque (un rien ambitieux) s'étant comme souvent trop étiré en longueur dans le temps, je ne renonce cependant pas au plaisir de vous faire partager la chronique de ce qui est pour moi un monument - hélas méconnu - du septième Art.

Fin 2007 est édité en France le dernier film du réalisateur russe Elem Klimov, soit quatre ans après la mort de celui-ci. 22 années se sont écoulées entre la fin du tournage et la mise sur le marché hexagonal. Alors, séduit par les quelques images et vidéos circulant sur le net, je décidais de me procurer le DVD dans les jours qui suivirent. Le sujet en est à la fois simple et pourtant peu abordé : le front de l'est durant la seconde guerre mondiale. Plus précisément, il s'agit là du rite initiatique que devra subir l'adolescent Fiora dans un contexte que l'on est en droit d'imaginer plus riant. De facto, il évolue en territoire occupé (la Biélorussie) par les Allemands en 1943.

Profondément marqué par ce que lui même vécu enfant (la fuite de Stalingrad assiégée), Klimov bâtit l'un des plus grands films de guerre (et sans doute plus que cela) devenant l'égal d'un Coppola et de son "Apocalypse Now". A l'origine le film devait s'intituler "Tuez Hitler" (entendant par là qu'il s'agissait pour tout individu de détruire l'Hitler qu'il avait en lui), mais devant l'insistance de la censure soviétique il mua en "Va et Regarde", peut être plus mystique et tiré de l'Apocalypse selon Saint Jean. Se suffisant pourtant à lui même, la traduction accoucha en France du titre que l'on connait.

Le film se découpe aisément en deux parties. Dans la première, le jeune Fiora joue à la guerre plus qu'il ne la subit. Il délaisse sa mère et ses deux jeunes sœurs jumelles pour les partisans cachés dans la forêt, et s'y transforme en Robinson perdu dans la nature qui découvre l'amour. La présence des forces étrangères est pour le moins discrète : avion de reconnaissance à haute altitude ou bruits d'engins motorisés. Se faisant, de petites touches distillées ça et là enfoncent l'apprenti guerrier autant que le spectateur dans le malaise puis dans l'horreur.

Le camp des partisans est bombardé puis investi par la soldatesque (de vagues silhouettes évoluant entre les arbres) obligeant Fiora à se cacher. Aux bruits du conflit qui apparaissent se superposent des scènes bucoliques encore rattachées au monde meilleur d'avant. Livrés à eux mêmes (Fiora est accompagné de Glacha, fille un peu plus âgée que lui) ils se retrouvent tour à tour terrorisés et amusés, dans un cadre forestier et idyllique dont la faune et la flore (ici un héron, ici le soleil dansant entre les troncs humides) sont magnifiquement rendus par Klimov. Les adolescents se bercent encore d'illusions, comme si sortir du bois les fera échapper à ce mauvais rêve.

Mais retournés au village, ils découvrent un site désert. Et pour seuls signes de vie, une isba familiale remplie du bourdonnement des mouches. Pensant les villageois en fuite, Fiora s'élance sur la route tandis que Glacha le suivant de près aperçoit fugitivement la vision des habitants abattus le long d'un mur. Cette séquence (la première peuplée de cadavres) marque le début d'une transition dans le récit.

Exemple en est avec la nature passant de protectrice à envahissante et agressive. Nos naïfs héros s'enfoncent dans un marécage, manquant de s'y noyer. Boueux, fatigués, comateux, ils émergent dans une nouvelle société parallèle moins rassurante que celle mieux encadrée des partisans. Au sein de ces ilots recouverts de mousse subsistent des dizaines de réfugiés mourants. Fiora, sortant d'un demi-sommeil de quelques jours, et accompagné de trois compagnons de route part à la recherche de nourriture. Les personnages parviennent à se ressourcer, ce passage étant même humoristique. Perdu dans la steppe infinie, l'on retrouve un peu là de l'âme russe (qui rappelle les écrits de Gogol et Dostoïevski), mélange d'ironie devant l'adversité, d'humour et de tristesse.

Partis à quatre, seuls deux dénicheront de quoi survivre. Bien vite, ils seront rejoints par les balles traçantes qu'aboie une mitrailleuse au loin. Fiora se retrouve seul pour affronter le tiers le plus éprouvant du film. Il atteint un village, bientôt soumis par une troupe de SS, mélange hétéroclite d'uniformes et de nationalités. Une fois le périmètre bouclé, les maisons sont vidées de leurs habitants. Sur fond de musique militaire, tout le monde est réuni avant d'être bouclé dans l'église. Les rares parvenant à s'échapper assistent impuissants à l'incendie de la bâtisse par des pillards ivres et rigolards. L'objectif centré sur les soubresauts agitant la porte, suggère la monstruosité bien plus qu'elle ne la dévoile (à mon sens, un des atouts du film là où une production américaine alourdirait le tout par trop de pathos).

Fuyant avec leur butin, la caméra rattrape les Allemands en pleine déroute puisque mis en échecs par les partisans, ceux-là même que nous avions quittés au début du film. S'ensuit une justification rapide des survivants, de celui qui nie avoir jamais tué quelqu'un au fanatique en passant par les auxiliaires entraînés de force dans cette besogne. Tous finiront exécutés. Fiora, devenu muet, fait figure de zombie bien loin donc de l'enfant qu'il était autrefois. La guerre l'a vieilli de plusieurs décennies. Arrivé devant un portrait du chef nazi et pris de démence, il vide son chargeur sur le tableau. Chaque balle frappant le verre inverse le cours des évènements, jusqu'à arriver à Hitler dans les bras de sa mère. Métaphoriquement, Klimov rejoint ainsi son idée première en suggérant de supprimer le mal en nous.

S'ensuit un long travelling arrière suivant l'élan des partisans desquels Fiora fait désormais partie à part entière et non plus comme subalterne ; Le requiem de Mozart lui conférant un dernier souffle épique...

Devant les plus connus Tarkovski et Eisenstein, il s'agissait là du premier film soviétique (et sans doute russe) qu'il m'ait été donné de voir. Plus que le fond, c'est la réalisation qui véritablement suscita mon admiration. Des effets sonores à la manière de filmer, on est bien loin des carcans hollywoodiens. Klimov a su produire une pépite, ce sans milliards de dollars en gardant un très grand souci de réalisme (lieux de tournage biélorusses, emploi de munitions réelles). Le meurtre de masse y côtoie la plus grande beauté, un espèce de mélange dérangeant qui rappelle Malaparte et son "Kaputt" dessinant un conflit immonde et baroque... 

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24 septembre 2009

La maison qui rend fou

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Omsk is back. Et comme pour Jean-Claude Van Damme, y'a pas grand chose qui pourra le stopper, hormis peut-être God and Himself.

L'Administration, la Bureaucratie sont des termes qui vous font frémir ? Je les ai vécus (subis plus que choisis) au cours d'une odyssée pantouflarde de trois longs mois, via un exercice que l'on appelle pudiquement stage. Celui-ci est généralement utile à l'organisme d'accueil, payant au lance-pierre un étudiant chargé d'effectuer la basse besogne. En théorie, la contre-partie c'est que le stagiaire doit en retirer un bénéfice pratique, apte à le préparer au monde du travail. Pour faire original, mon embauche ne servit à personne : ni à eux, ni à moi. Eux ? Les ronds de cuir du système municipal havrais bien sûr. Mais un petit retour en arrière s'impose.

On peut s'en douter, j'effectue rarement ce genre d'exercice pour le plaisir. Il était rendu obligatoire par ma formation en aménagement du territoire. Cependant, là où tout le monde avait trouvé dans les délais impartis (drogue, fric, appuis politiques véreux sans doute), j'étais le dernier des Mohicans à devoir en dégotter un. Pas faute d'avoir essayé pourtant. Une quarantaine de C.V assortis de lettres de motivation pour deux entretiens (où j'avais fait un effort : j'avais mis un pantalon et avait pris une douche l'avant-veille). M'est avis que j'avais fait une bourde : mettre ma photo sur le curriculum, avec une trogne de terroriste digne de la bande à Baader.

A la fin, aidé par une fille de la promo, je lançais mes dernières forces dans la bataille afin de parer à la Bérézina s'annonçant au loin : envoyer mes médiocres qualifications à la mairie annexe de Graville. L'administration centrale avait auparavant envoyé valdingué mes requêtes, j'allais donc rentrer par la petite porte, celle donnant sur la ruelle sale et mal éclairée. Harcelant un certain nombre de secrétaires, je fini par obtenir un rendez-vous avec madame P., au titre ronflant à l'américaine : manager de territoire (me faisant penser à une responsable cheesburger de chez McDo). Sans véritablement me poser de questions, elle consentit à m'embaucher en me dressant à gros traits la mission que j'aurai à effectuer.

J'allais pas faire le difficile, je n'avais rien de plus appétissant à me mettre sous la dent. Et après tout, P. n'avait pas l'air trop emmerdante, me garantissant un vrai stage (comprendre pas "machine à café"). Et pourtant du café j'en ai bu, et pas qu'un peu ! De facto ma tutrice avait d'autres tâches à effectuer, se trouvait rarement dans son burlingue (et quand elle y était, il ne fallait point la déranger) et surtout n'avait aucune maîtrise sur les thématiques (transports, urbanisme...) qu'elle me demandait de creuser. Grosso modo, son poste c'est de toucher un peu à tout sans aller chercher trop loin.

Au début, la chose me convenait parfaitement. J'observais méticuleusement la faune constituant les environs, m'interrogeant sur les travers que je pourrai ressortir sur mon blog. Il y avait là les secrétaires du rez de chaussée, une bande de harpies occupée à cracher sur le dos de la collègue à peine sortie ; ou Andrée la femme de ménage. A la base, elle me faisait de la peine (oui, je suis aussi quelqu'un de sensible) quand elle m'expliquait qu'elle ne pouvait monter à l'étage, la faute à son poids. Seulement, un jour où elle m'entretenait de cambriolages dans son voisinage et terminant sa diatribe par "Mais bon, c'est des noirs et des arabes", je changeais mon fusil d'épaule ne la considérant plus que comme une vache échouée dans la cuisine. Elle était là, devant moi, telle l'obèse sainte de la BD Face de Lune, avec un discours toujours aussi pauvret mais en plus limite.

A cette époque, j'occupais un bureau ou plutôt un bocal (vu la petitesse de la pièce) sans fenêtre. Un espace réduit, prévu pour un seul et squatté par deux. J'étais censé trouver de la documentation sur mon sujet. P. était aux abonnés absents alors qu'elle m'avait assurée vouloir me voir une fois par semaine. Un peu plus tard, on décida de m'installer au deuxième étage. Pour obtenir cet avantage, il m'a fallu poireauter une dizaine de jours afin que des déménageurs d'un service spécifique de la municipalité viennent enlever les trois ou quatre cartons qu'on y avait entreposé. L'édifice pyramidal d'importance veut qu'à chaque activité soit liée un département donné. Il faut les prévenir, les rappeler, les avertir pour qu'ils viennent ; ce qui prend beaucoup de temps. Pléonasme.

Une fois le cul vissé sur mon siège, je n'étais pas encore tiré d'affaire. Trop simple. Pour profiter pleinement du confort de l'endroit, je devais attendre d'avoir les droits sur le téléphone fixe et internet. Concernant ce dernier point, un beau jour le web fut coupé dans mon bureau. Flippant au départ (je pensais qu'un mini Big Brother avait scrupuleusement observé les sites que j'avais visités), on m'informa simplement qu'un opérateur s'était rendu compte que je ne figurais pas sur la liste et avait donc coupé le robinet. Quand à ma tutrice, jamais elle n'est entrée sur mon nouveau territoire. En deux mois, nous nous sommes vus cinq fois grand maximum.

Je nageais dans un flou artistique total, mes journées s'étirant entre Facebook et des plate-formes d'infos. Il m'est arrivé une fois d'être dérangé par une collègue alors que je terminais un bouquin... Madame P. régentait mon travail de (très) loin, le tout dans un carcan rigide et chiant. Le deal voulait que pour obtenir des données (absentes de la mairie de Graville), je prenne contact avec des professionnels. Oui, mais avant je devais informer ma tutrice afin d'avoir son aval. Je commençais à arriver de plus en plus à la bourre, repartait en avance, voire fit le pont de temps en temps. Cela dit on a beau être feignant, on en est pas moins homme avec ses petits tracas financiers.

La rémunération ! Voilà quelque chose qui me tenait plus à cœur. J'allais me renseigner aux ressources humaines mais la spirale des services se renvoyant la balle (et me donnant des renseignements contradictoires) assortis d'une engueulade avec Miss P. (qui curieusement se réveillait sur les questions d'argent) achevèrent de m'agacer. Pour illustrer mes requêtes stériles, l'on peut avoir à l'esprit cette petite vidéo. Pas payé*, pas encadré, pas motivé. Et puis un beau jour, j'appris que ma chef avait adoptée. Pas un chien ou un canard sauvage. Un chiard. Et un modèle classique en plus. Il me restait un bon mois à tirer, ma supérieure s'en était lavé les mains et s'en partait essuyer les fesses de son marmot.

J'étais bel et bien la dernière roue du carrosse, et il fallu la harceler pour enfin avoir de ses nouvelles le dernier jour du stage ! J'avais en effet encore besoin de la bête, ne serait-ce que pour assister à ma soutenance de septembre. Le sourire aux lèvres, il fallait encore se farcir un gentil mémoire durant l'été avec un matériau ultra-léger. J'ai réussi à pondre 66 pages dont personne n'avait rien à foutre. Ni la collectivité territoriale pour laquelle j'avais "travaillé" (sans documentation, je n'ai en gros fait que compiler des dossiers existants : pas du copier-coller mais presque) ni la fac. A ma décharge, mon encadrant universitaire n'en a pas fait plus que P. Ce n'est que le jour de l'oral que l'homme s'est réveillé. Ses exigences repartaient à la hausse tandis qu'il n'en finissait pas de critiquer mon ouvrage. Celui-ci n'aura comme finalité que de jaunir dans un carton que personne n'ouvrira, hormis quelques étudiants désireux de voir ce qu'est un mémoire...

* Bon, je suis mauvaise langue. Un mois après la fin officielle de mon stage, j'appris que ma demande de rémunération était acceptée. 1 250 euros c'est peu. Ceci dit, j'étais bien content de toucher un pécule pour un stage qui n'a servi à rien, si ce n'est bailler à s'en décrocher la mâchoire...

ps : S'il y en a qui s'interrogent, l'image de l'article est tirée de l'excellent Brazil. Il s'agit là du logo du ministère de l'Information dans lequel officie notre cher Sam Lowry. 

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27 juin 2009

Réflexion par l'image

Il y eut le timide ouvrier passant ses journées à s'exploser la rétine en observant d'ineptes bouteilles de verre. Il y eut l'étudiant fraîchement débarqué expérimentant les joies de la collocation. Enfin, il y eut le barbare décomplexé égorgeant des poulets dans un trou perdu nommé Laval. Vous retrouvez tous ces faits, et bien plus croustillant encore, dans ma biographie officielle vantée par Marc Lévy et BHL. Oublié le médiocre, l'obscur Mister Loose qui amusait de ces aventures grotesques et foireuses les lecteurs avides de voyeurisme. Désormais, donnez moi du Monsieur.

Car oui, au moins une fois dans ma vie, j'aurai réussi à gagner de l'argent sans m'esquinter la santé à touiller sans fin une gigantesque marmite remplie de merde (voilà pour la métaphore du monde du travail). Il se trouve qu'un ami (toujours le même que d'habitude, qui finira par me demander des droits d'auteur) était en octobre 2008 en poste dans les instances culturelles parisiennes, comme stagiaire. Il m'informa de la chose suivante : le Figaro organisait un concours sur l'art contemporain. Trois livres, en rapport avec le thème précédemment énoncé, avait été sélectionnés. Les internautes avaient la tâche de départager les lauréats en laissant un commentaire sur le site du journal, un bien beau torche-cul réac' soit dit en passant. Le premier prix était de 1 000 euros avec les bouquins en prime.

Mais comme dirait l'autre l'argent n'a pas d'odeur, et l'idée de délester Dassault de quelques deniers n'était pas pour me déplaire. Les marchands de canons s'achetant une légitimité à jouer les mécènes, c'est sans complexe que j'émis le souhait de mettre un peu de beurre dans mes épinards, en en faisant le moins possible naturellement. Parmi les ouvrages présentés, je jetais mon dévolu sur celui ayant la photographie comme thématique principale. C'est un sujet qui me botte, alors que les deux autres mettaient en avant des artistes par moi inconnus.

Clic, je poste mon commentaire sans trop rien en attendre. Une poignée de jours plus tard, coup de fil : on m'informe que j'ai gagné, et le gros lot en plus ! Ce qui est cocasse, c'est que je n'ai ouvert ni aucun des livres ni le Figaro, mais me voyait récompensé comme parfait imposteur. La remise des récompenses se faisant comme il se doit à Paris dans un hôtel particulier, l'occasion était belle pour moi d'explorer (du moins en surface) un milieu social autre que celui des prolétaires incultes. Attention, dans mon raisonnement les deux ne sont pas forcément liés mais dans mes immersions professionnelles on ne parlait pas métaphysique tous les jours...

Dans le TER à deux étages (j'appelle ça un train à viols) me conduisant vers St-Lazare, bercé par la sono des Creedance, Dead Kennedys et autre JSBE, je me laissais un peu aller à trouiller sur la petite cérémonie (blabla et buffet maigrichon) qu'on allait me servir tout à l'heure. Mi-rêvassant mi-réveillé, j'imaginais le sourire aux lèvres demander, énervé, aux larbins de m'amener séance tenante auprès de mon ami Monsieur Mougeotte (rédac' chef du canard), et là d'y refaire le monde médiatico-politique, déjà à nos bottes. Ça, c'est pour la version fantasmée de l'aristocrate du XVIIIème siècle.   

Parce qu'en gros, le laquais amené en haut de la pyramide aztèque, c'était bien moi. Le préposé au portillon n'avait pas l'air informé de ma venue, et lui me faisait comprendre (par le regard, coco) que nous n'étions pas du même monde. A ma décharge, je figurais le parfais tâcheron débarqué de sa province avec ses Stan Smith fatiguées, son futal Celio et un pull rayé noir et bleu. Au final, un double sentiment : d'un côté la certitude de ne pas rentrer dans le cadre et de l'autre la volonté de rester dans son monde, là où l'on est le mieux. Symptôme justement illustrant le fait de ne pas être à la bonne place, quand j'ai reçu ma récompense on ne mentionna que rapidement mon diplôme ("Aménagement du Territoire", à coups de TNT) mais pas la ville ni l'établissement. Oui, ça sonne moins bien que Science Po à Bordeaux (tel était le cas de mes deux poursuivantes, autres lauréates).

Du beau linge est venu me féliciter, avant de repartir illico presto vers des cieux plus prometteurs : des gens du milieux. Un aquarium où l'on cultive les réseaux, pas les amitiés. Des discussions type "Comment, ça se passe ta galerie ?", avec une coupe de champ' pour faire in'. Pipaules du bouillon artistiquo-culturel, jouissant de tout ce qu'ils estiment bon, mais se réservant les livres dévolus aux internautes. Bilan des courses : un ouvrage de 100 euros en rupture de stock. Les p'tits bâtards, ça aurait fait bien dans ma bibliothèque !

On l'aura compris, pas plus que faire le zouzou moralement et physiquement en usine dans un bled pommé, je n'aime fréquenter les salons feutrés aux lustres dorés d'une République qui n'a pas coupée assez de têtes. Après le contremaître gueulant ses ordres, voici la haute bourgeoise du XVIème, garce sans talent arrivée là suite à un mariage / héritage / partouzage consanguin / dénonciation de Juifs rondement mené. Une exploration intéressante quoique courte, n'ayant vu l'olympe du fric que deux heures au maximum.   

J'en vient au point d'orgue de l'article, en rapport avec le titre. Histoire de vous culturiser le ciboulot (en mode veille depuis des lustres), je met pour la suite quelques photographies (choisies pour leur aspect visuel et voulant donner le moins d'explications directes) tirées du livre (non ne partez pas, la prochaine fois il y aura des filles court vêtues !) pour lequel j'ai voté. Elles vous interrogeront peut être sur les notions de sens de l'histoire, d'information, de voyeurisme, et de votre petit rôle d'hypocrite exploiteur du Tiers-Monde.

Désolé si l'article est un peu boiteux ou confus, je voulais surtout expliquer les choses sans trop de mots (les bobos chicos de l'hyper-centre parisien servant d'introduction) et après tout, il fallait bien qu'il sorte un jour. 

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  Kevin Carter : Soudan / 1993

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Robert Capa : Espagne / 1936

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Frances Griffiths : Angleterre / 1920

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Andres Serrano : Piss Christ / 1987

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Todd Maisel : New York / 9.11

PS : Dans un registre un peu plus gai, vous trouverez le blog de l'ami Y. dans les liens à droite, l'homme écrivant moins bien que moi mais n'éveillez pas la chose car il est susceptible et de tempérament violent.
 

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28 avril 2009

Cobra

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Cobra fait partie de ces films US, typiques des années Reagan, c'est à dire ultra-burnés, raccordables au genre qualifié de sécuritaire. Ils mettent généralement en scène une Amérique livrée à elle même, rongée par la violence et le vice, très loin de son terreau originel combinant égalité, justice, réussite. Arrive alors un homme (le milieu étant plutôt macho), venu d'on ne sait où, bien décidé à faire taire la racaille, via des moyens flirtant avec la légalité. Si cette idée première déboucha sur des opus plus qu'intéressants (Inspecteur Harry ou Violent Cop) aux niveaux formels et du discours, elle permit aussi à toute une flopée de cinéastes de développer leurs œuvres, parfois assez fascisantes d'ailleurs. Stallone est l'un de ces rouages filmiques, tant à l'extérieur du pays qu'intra-muros, jouant beaucoup sur l'archétype petite tête / gros muscles.

Sorti en 1986 (avec notre Sylvestre au scénario, ça commence à sentir mauvais), Cobra est hideux à regarder pour tout cinéphile ayant un peu d'estime pour lui-même. Il combine des acteurs médiocres, des incohérences multiples, une esthétique immonde, des répliques bas-de-plafond, une trame plus que faiblarde et un discours nauséabond. Mais derrière ces "quelques" obstacles et levé le premier degré, le film est une pépite, utile pour apprécier le cinéma véritable. Si j'espère d'abord faire marrer le chaland (sans loucher sur la chronique de Nanarland, bible du film nanar), je m'intéresse aussi à un genre décrié par la critique, mais révélateur d'un lieu et d'une époque. M'est avis que deux facteurs sous-tendent l'édifice.

Un fait divers d'abord. Richard Ramirez écuma les rues de San Francisco et de Los Angeles entre 1984 et 1985. Il s'introduisait dans les maisons à la recherche d'objets de valeurs, trucidant et violant allègrement les habitants. Le film de G. Cosmatos (réalisateur du fameux Rambo II dit Tintin chez les Soviets) pioche dans le mode opératoire du Night Stalker, ainsi que dans le traitement de l'affaire à l'époque : incurie de la police, victimes choisies au hasard, paranoïa urbaine... Sauf que le cinéaste ne parvint jamais à recréer l'atmosphère de peur et de suspicion dans sa tentaculaire cité hollywoodienne.

Un fait social ensuite. Sans doute plus important car insidieux et moins médiatique, par ailleurs englobant la société (locale, au départ) dans son ensemble. Mike Davis, sociologue américain, autodidacte et de gauche, veilla à déconstruire tous les mythes, volontaires ou non, ayant assurés à Los Angeles le leadership de la modernité urbaine du XXème siècle. City of Quartz démontre comment les gangs (Bloods et Crips), prenant la place laissée vacante par les Black Panthers, étaient via le deal du crack seuls garants de l'ascenseur social. Une police violente connue pour son racisme (le LAPD) combinée à une ségrégation résidentielle et à un désengagement des pouvoirs publics; ou les Noirs (et par extension les pauvres et les jeunes) étaient tout désignés pour servir d'épouvantail au reste de la population, emmurée dans ses bastilles dorées. Si Cobra n'ose pas aller aussi loin, il n'offre aucun autre exutoire, validant une situation de fait et ne proposant comme solution que de sortir armé, quitte à vider son chargeur le premier. Son slogan n'était-il pas : "Le crime est un poison. Voici l'antidote." (sous-entendu Stallone et ses méthodes expéditives).

Mais baste ! Cobra est avant tout un nanar, et de premier choix en plus. Ne boudons donc pas notre plaisir à décortiquer les scènes les plus marquantes, l'amorce du film semblant corroborer mes affirmations précédentes. Tandis qu'un revolver automatique se tourne vers la caméra, Stallone égrène d'une voix blasée:

"En Amérique, il y a un cambriolage toutes les 11 secondes. 

Un vol à main armée toutes les 65 secondes.

Une agression toutes les 25 secondes.

Un meurtre toutes les 24 minutes.

Et 250 viols... PAR JOUR."

Puis une balle, expulsée en gros plan du canon, nous amène a une scène filtrée au rouge, et barrée d'un imposant COBRA. Damned, on sent qu'on n'est pas là pour rigoler. Un motard arrive, toujours sur fond rougeâtre (la couleur du sang et de la violence sans doute), tandis qu'une dizaine de figurants sous-payés entrechoquent des haches dans un hangar éclairé par des bidons enflammés... Le soleil se lève sur un centre commercial, augurant une bien belle journée. Notre individu slalome entre les voitures familiales pour se garer... Sur une place pour handicapés ! Diantre, ce doit être le méchant (en plus il ne porte pas de casque, il est prêt à tout). Vient un gros plan (totalement gratuit) sur ses chaussures.

A l'intérieur du magasin, la plèbe s'affaire à remplir son caddie de victuailles et de jouets en plastiques made in China. Eh oui, c'est Noël ! Très vite, on comprend que Cosmatos n'a d'autres moyens de nous faire comprendre l'intrigue que via le gros plan. Exemple en est avec les fêtes de fin d'année. Georges ! Ouais ?! Fais-nous un zoom sur les guirlandes et les emballages, sinon le spectateur va perdre le fil. Ok... Maintenant, c'est au tour du biker de rentrer dans la sacro-sainte enceinte de ce temple de la consommation. Il est frêle, a le visage ravagé (par la petite vérole ?), garde la bouche grande ouverte et bouscule quelques passants. Jusqu'à ce qu'il sorte un fusil à pompe (gros plan numéro 74) de son imper' et ouvre le feu sur des fruits et des paquets de chips.

Grosse panique dans l'hypermarché. Qui est cet homme détruisant tout sur son passage ? Un écolo ou un enfoiré d'alter-mondialiste ? Ni l'un ni l'autre, car Cobra est un film bien plus intelligent que ça. Toujours est-il que la police débarque instantanément sur les lieux, établit un périmètre de sécurité, sermonne le forcené dans la classique scène dite du mégaphone ("la violence n'est pas une solution"). Pour faire bonne mesure, et lassé du massacre de boîtes de conserves, notre tueur descend un otage. Les pontes des forces de l'ordre décident alors de faire appel à Cobra, c'est dire si la situation est grave. Ils n'ont rien tenté mais, après tout, c'est Stallone la star.

Quand il arrive à l'image, un nouveau cap vient d'être franchi. Voilà un flic portant des lunettes fumées (modèle yeux de mouche, ne rendant pas l'acteur plus fin qu'à l'accoutumée), une allumette fixée au coin de la bouche et surtout un calibre enfoncée dans le falzar (gare aux secousses !). Bonne entrée du Mister America, ce qui est infime au regard des répliques. Il est de notoriété publique que si le GIGN est un groupement d'élite, c'est parce qu'il veille à baser ses interventions sur la négociation et l'usage en dernier recours de l'artillerie. Sly apparemment, ça le démange de faire joujou avec son pistolet. Mais avant, il veille à mettre sous pression le preneur d'otages, l'asticotant en balançant une cannette de mauvaise bière.

L'ensemble reste grandiose, le final emportant le morceau. Pris au piège, l'assassin (de sa voix de fausset) entame une discussion avec notre ami bodybuildé. Accrochez-vous, ça vaut son pesant de pesos :   

Méchant : "Je vais la tuer et je f'rai sauter la baraque. 

Stallone : Vas-y. J'irai faire mes courses ailleurs.

M (qui commence à suer à grosses gouttes) : Faites venir les caméras.

S : Hors de question. Je ne traite pas avec les caractériels. Je les supprime.   

M : Je suis pas un caractériel mec. Je suis un héros du Monde Nouveau...   

S: T'es un cinglé. Et j'vais te guérir."                                          

Et Stallone de lui administrer un couteau dans le ventre, rapidement suivi de quelques bastos. Rengainant son engin dont la crosse est surmontée d'un cobra (comme le nom du film !), on comprend que Cobretti est de ces flics ne s'embarrassant pas du code pénal, nécessaires à un semblant de maintient de l'ordre. Si cet homme est obnubilé par son métier, c'est sans doute parce que les à côté sont peu nombreux et barbants. Le héros rentre chez lui, découpe une pizza aux ciseaux, la mange à peine sortie du congélateur, tout en astiquant son arme (sa meilleure copine, comme dans Full Metal Jacket) devant une pub Toys 'R' Us. Brusquement, le programme change et vient annoncer une 16ème victime du tueur de la nuit. Sylvestre, passionné, enlève ses lunettes.

Pendant que les meurtres plongent L.A dans l'obscurité la plus totale, et effectués par un homme au faciès plus con que celui de Stallone (!), le LAPD pédale dans la semoule. Que celui ou celle qui devine voir en Cobretti celui qui mettra fin à l'enquête me jette la première pierre. Rapidement mis sur le coup, il devra veiller sur une témoin (Brigitte Nielsen, muse stallonienne de l'époque), aussi greluche que le reste du casting, ayant de ses yeux vu les membres du Monde Nouveau en action (duquel faisait aussi partie le motard du début, pour ceux qui suivent). De cette organisation, prétendument tentaculaire, on ne sait rien mis à part une forte propension à tuer afin d'ériger un avenir différent, qu'on imagine meilleur et radieux. Pour le projet de société à long terme on repassera, le scénariste étant parti en vacances.

Histoire de rentabiliser l'opération (qui s'avéra faire un beau flop), les producteurs décidèrent de placer un clip au titre évocateur au bout de vingts petites minutes : Angel of the City. Amis du bon goût, bonsoir. Le film sombre définitivement, la confrérie du New World mettant son projet en stand by afin de zigouiller Brigitte. Sly est un sacré morceau, et pour arriver (péniblement) à 1h20 de bobine, la secte envoie toujours plus de membres pour avoir sa peau. Le final est crépusculaire. Dans une fonderie. Sly y tabasse copieusement le chef du gang (Gueule de Débile), avant de le suspendre à un crochet. Direction le combustible en fusion.

Ita Missa Est. Stallone enfourche une moto et part vers le couchant. Cobra est un film pour ceux qui en ont. Cobra est sponsorisé par Pepsi.   

Prochaine étape : Robocop de Godard.

Posté par omsk à 23:15 - Commentaires [7] - Permalien [#]