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Cobra fait partie de ces films US, typiques des années Reagan, c'est à dire ultra-burnés, raccordables au genre qualifié de sécuritaire. Ils mettent généralement en scène une Amérique livrée à elle même, rongée par la violence et le vice, très loin de son terreau originel combinant égalité, justice, réussite. Arrive alors un homme (le milieu étant plutôt macho), venu d'on ne sait où, bien décidé à faire taire la racaille, via des moyens flirtant avec la légalité. Si cette idée première déboucha sur des opus plus qu'intéressants (Inspecteur Harry ou Violent Cop) aux niveaux formels et du discours, elle permit aussi à toute une flopée de cinéastes de développer leurs œuvres, parfois assez fascisantes d'ailleurs. Stallone est l'un de ces rouages filmiques, tant à l'extérieur du pays qu'intra-muros, jouant beaucoup sur l'archétype petite tête / gros muscles.

Sorti en 1986 (avec notre Sylvestre au scénario, ça commence à sentir mauvais), Cobra est hideux à regarder pour tout cinéphile ayant un peu d'estime pour lui-même. Il combine des acteurs médiocres, des incohérences multiples, une esthétique immonde, des répliques bas-de-plafond, une trame plus que faiblarde et un discours nauséabond. Mais derrière ces "quelques" obstacles et levé le premier degré, le film est une pépite, utile pour apprécier le cinéma véritable. Si j'espère d'abord faire marrer le chaland (sans loucher sur la chronique de Nanarland, bible du film nanar), je m'intéresse aussi à un genre décrié par la critique, mais révélateur d'un lieu et d'une époque. M'est avis que deux facteurs sous-tendent l'édifice.

Un fait divers d'abord. Richard Ramirez écuma les rues de San Francisco et de Los Angeles entre 1984 et 1985. Il s'introduisait dans les maisons à la recherche d'objets de valeurs, trucidant et violant allègrement les habitants. Le film de G. Cosmatos (réalisateur du fameux Rambo II dit Tintin chez les Soviets) pioche dans le mode opératoire du Night Stalker, ainsi que dans le traitement de l'affaire à l'époque : incurie de la police, victimes choisies au hasard, paranoïa urbaine... Sauf que le cinéaste ne parvint jamais à recréer l'atmosphère de peur et de suspicion dans sa tentaculaire cité hollywoodienne.

Un fait social ensuite. Sans doute plus important car insidieux et moins médiatique, par ailleurs englobant la société (locale, au départ) dans son ensemble. Mike Davis, sociologue américain, autodidacte et de gauche, veilla à déconstruire tous les mythes, volontaires ou non, ayant assurés à Los Angeles le leadership de la modernité urbaine du XXème siècle. City of Quartz démontre comment les gangs (Bloods et Crips), prenant la place laissée vacante par les Black Panthers, étaient via le deal du crack seuls garants de l'ascenseur social. Une police violente connue pour son racisme (le LAPD) combinée à une ségrégation résidentielle et à un désengagement des pouvoirs publics; ou les Noirs (et par extension les pauvres et les jeunes) étaient tout désignés pour servir d'épouvantail au reste de la population, emmurée dans ses bastilles dorées. Si Cobra n'ose pas aller aussi loin, il n'offre aucun autre exutoire, validant une situation de fait et ne proposant comme solution que de sortir armé, quitte à vider son chargeur le premier. Son slogan n'était-il pas : "Le crime est un poison. Voici l'antidote." (sous-entendu Stallone et ses méthodes expéditives).

Mais baste ! Cobra est avant tout un nanar, et de premier choix en plus. Ne boudons donc pas notre plaisir à décortiquer les scènes les plus marquantes, l'amorce du film semblant corroborer mes affirmations précédentes. Tandis qu'un revolver automatique se tourne vers la caméra, Stallone égrène d'une voix blasée:

"En Amérique, il y a un cambriolage toutes les 11 secondes. 

Un vol à main armée toutes les 65 secondes.

Une agression toutes les 25 secondes.

Un meurtre toutes les 24 minutes.

Et 250 viols... PAR JOUR."

Puis une balle, expulsée en gros plan du canon, nous amène a une scène filtrée au rouge, et barrée d'un imposant COBRA. Damned, on sent qu'on n'est pas là pour rigoler. Un motard arrive, toujours sur fond rougeâtre (la couleur du sang et de la violence sans doute), tandis qu'une dizaine de figurants sous-payés entrechoquent des haches dans un hangar éclairé par des bidons enflammés... Le soleil se lève sur un centre commercial, augurant une bien belle journée. Notre individu slalome entre les voitures familiales pour se garer... Sur une place pour handicapés ! Diantre, ce doit être le méchant (en plus il ne porte pas de casque, il est prêt à tout). Vient un gros plan (totalement gratuit) sur ses chaussures.

A l'intérieur du magasin, la plèbe s'affaire à remplir son caddie de victuailles et de jouets en plastiques made in China. Eh oui, c'est Noël ! Très vite, on comprend que Cosmatos n'a d'autres moyens de nous faire comprendre l'intrigue que via le gros plan. Exemple en est avec les fêtes de fin d'année. Georges ! Ouais ?! Fais-nous un zoom sur les guirlandes et les emballages, sinon le spectateur va perdre le fil. Ok... Maintenant, c'est au tour du biker de rentrer dans la sacro-sainte enceinte de ce temple de la consommation. Il est frêle, a le visage ravagé (par la petite vérole ?), garde la bouche grande ouverte et bouscule quelques passants. Jusqu'à ce qu'il sorte un fusil à pompe (gros plan numéro 74) de son imper' et ouvre le feu sur des fruits et des paquets de chips.

Grosse panique dans l'hypermarché. Qui est cet homme détruisant tout sur son passage ? Un écolo ou un enfoiré d'alter-mondialiste ? Ni l'un ni l'autre, car Cobra est un film bien plus intelligent que ça. Toujours est-il que la police débarque instantanément sur les lieux, établit un périmètre de sécurité, sermonne le forcené dans la classique scène dite du mégaphone ("la violence n'est pas une solution"). Pour faire bonne mesure, et lassé du massacre de boîtes de conserves, notre tueur descend un otage. Les pontes des forces de l'ordre décident alors de faire appel à Cobra, c'est dire si la situation est grave. Ils n'ont rien tenté mais, après tout, c'est Stallone la star.

Quand il arrive à l'image, un nouveau cap vient d'être franchi. Voilà un flic portant des lunettes fumées (modèle yeux de mouche, ne rendant pas l'acteur plus fin qu'à l'accoutumée), une allumette fixée au coin de la bouche et surtout un calibre enfoncée dans le falzar (gare aux secousses !). Bonne entrée du Mister America, ce qui est infime au regard des répliques. Il est de notoriété publique que si le GIGN est un groupement d'élite, c'est parce qu'il veille à baser ses interventions sur la négociation et l'usage en dernier recours de l'artillerie. Sly apparemment, ça le démange de faire joujou avec son pistolet. Mais avant, il veille à mettre sous pression le preneur d'otages, l'asticotant en balançant une cannette de mauvaise bière.

L'ensemble reste grandiose, le final emportant le morceau. Pris au piège, l'assassin (de sa voix de fausset) entame une discussion avec notre ami bodybuildé. Accrochez-vous, ça vaut son pesant de pesos :   

Méchant : "Je vais la tuer et je f'rai sauter la baraque. 

Stallone : Vas-y. J'irai faire mes courses ailleurs.

M (qui commence à suer à grosses gouttes) : Faites venir les caméras.

S : Hors de question. Je ne traite pas avec les caractériels. Je les supprime.   

M : Je suis pas un caractériel mec. Je suis un héros du Monde Nouveau...   

S: T'es un cinglé. Et j'vais te guérir."                                          

Et Stallone de lui administrer un couteau dans le ventre, rapidement suivi de quelques bastos. Rengainant son engin dont la crosse est surmontée d'un cobra (comme le nom du film !), on comprend que Cobretti est de ces flics ne s'embarrassant pas du code pénal, nécessaires à un semblant de maintient de l'ordre. Si cet homme est obnubilé par son métier, c'est sans doute parce que les à côté sont peu nombreux et barbants. Le héros rentre chez lui, découpe une pizza aux ciseaux, la mange à peine sortie du congélateur, tout en astiquant son arme (sa meilleure copine, comme dans Full Metal Jacket) devant une pub Toys 'R' Us. Brusquement, le programme change et vient annoncer une 16ème victime du tueur de la nuit. Sylvestre, passionné, enlève ses lunettes.

Pendant que les meurtres plongent L.A dans l'obscurité la plus totale, et effectués par un homme au faciès plus con que celui de Stallone (!), le LAPD pédale dans la semoule. Que celui ou celle qui devine voir en Cobretti celui qui mettra fin à l'enquête me jette la première pierre. Rapidement mis sur le coup, il devra veiller sur une témoin (Brigitte Nielsen, muse stallonienne de l'époque), aussi greluche que le reste du casting, ayant de ses yeux vu les membres du Monde Nouveau en action (duquel faisait aussi partie le motard du début, pour ceux qui suivent). De cette organisation, prétendument tentaculaire, on ne sait rien mis à part une forte propension à tuer afin d'ériger un avenir différent, qu'on imagine meilleur et radieux. Pour le projet de société à long terme on repassera, le scénariste étant parti en vacances.

Histoire de rentabiliser l'opération (qui s'avéra faire un beau flop), les producteurs décidèrent de placer un clip au titre évocateur au bout de vingts petites minutes : Angel of the City. Amis du bon goût, bonsoir. Le film sombre définitivement, la confrérie du New World mettant son projet en stand by afin de zigouiller Brigitte. Sly est un sacré morceau, et pour arriver (péniblement) à 1h20 de bobine, la secte envoie toujours plus de membres pour avoir sa peau. Le final est crépusculaire. Dans une fonderie. Sly y tabasse copieusement le chef du gang (Gueule de Débile), avant de le suspendre à un crochet. Direction le combustible en fusion.

Ita Missa Est. Stallone enfourche une moto et part vers le couchant. Cobra est un film pour ceux qui en ont. Cobra est sponsorisé par Pepsi.   

Prochaine étape : Robocop de Godard.