Il y eut le timide ouvrier passant ses journées à s'exploser la rétine en observant d'ineptes bouteilles de verre. Il y eut l'étudiant fraîchement débarqué expérimentant les joies de la collocation. Enfin, il y eut le barbare décomplexé égorgeant des poulets dans un trou perdu nommé Laval. Vous retrouvez tous ces faits, et bien plus croustillant encore, dans ma biographie officielle vantée par Marc Lévy et BHL. Oublié le médiocre, l'obscur Mister Loose qui amusait de ces aventures grotesques et foireuses les lecteurs avides de voyeurisme. Désormais, donnez moi du Monsieur.

Car oui, au moins une fois dans ma vie, j'aurai réussi à gagner de l'argent sans m'esquinter la santé à touiller sans fin une gigantesque marmite remplie de merde (voilà pour la métaphore du monde du travail). Il se trouve qu'un ami (toujours le même que d'habitude, qui finira par me demander des droits d'auteur) était en octobre 2008 en poste dans les instances culturelles parisiennes, comme stagiaire. Il m'informa de la chose suivante : le Figaro organisait un concours sur l'art contemporain. Trois livres, en rapport avec le thème précédemment énoncé, avait été sélectionnés. Les internautes avaient la tâche de départager les lauréats en laissant un commentaire sur le site du journal, un bien beau torche-cul réac' soit dit en passant. Le premier prix était de 1 000 euros avec les bouquins en prime.

Mais comme dirait l'autre l'argent n'a pas d'odeur, et l'idée de délester Dassault de quelques deniers n'était pas pour me déplaire. Les marchands de canons s'achetant une légitimité à jouer les mécènes, c'est sans complexe que j'émis le souhait de mettre un peu de beurre dans mes épinards, en en faisant le moins possible naturellement. Parmi les ouvrages présentés, je jetais mon dévolu sur celui ayant la photographie comme thématique principale. C'est un sujet qui me botte, alors que les deux autres mettaient en avant des artistes par moi inconnus.

Clic, je poste mon commentaire sans trop rien en attendre. Une poignée de jours plus tard, coup de fil : on m'informe que j'ai gagné, et le gros lot en plus ! Ce qui est cocasse, c'est que je n'ai ouvert ni aucun des livres ni le Figaro, mais me voyait récompensé comme parfait imposteur. La remise des récompenses se faisant comme il se doit à Paris dans un hôtel particulier, l'occasion était belle pour moi d'explorer (du moins en surface) un milieu social autre que celui des prolétaires incultes. Attention, dans mon raisonnement les deux ne sont pas forcément liés mais dans mes immersions professionnelles on ne parlait pas métaphysique tous les jours...

Dans le TER à deux étages (j'appelle ça un train à viols) me conduisant vers St-Lazare, bercé par la sono des Creedance, Dead Kennedys et autre JSBE, je me laissais un peu aller à trouiller sur la petite cérémonie (blabla et buffet maigrichon) qu'on allait me servir tout à l'heure. Mi-rêvassant mi-réveillé, j'imaginais le sourire aux lèvres demander, énervé, aux larbins de m'amener séance tenante auprès de mon ami Monsieur Mougeotte (rédac' chef du canard), et là d'y refaire le monde médiatico-politique, déjà à nos bottes. Ça, c'est pour la version fantasmée de l'aristocrate du XVIIIème siècle.   

Parce qu'en gros, le laquais amené en haut de la pyramide aztèque, c'était bien moi. Le préposé au portillon n'avait pas l'air informé de ma venue, et lui me faisait comprendre (par le regard, coco) que nous n'étions pas du même monde. A ma décharge, je figurais le parfais tâcheron débarqué de sa province avec ses Stan Smith fatiguées, son futal Celio et un pull rayé noir et bleu. Au final, un double sentiment : d'un côté la certitude de ne pas rentrer dans le cadre et de l'autre la volonté de rester dans son monde, là où l'on est le mieux. Symptôme justement illustrant le fait de ne pas être à la bonne place, quand j'ai reçu ma récompense on ne mentionna que rapidement mon diplôme ("Aménagement du Territoire", à coups de TNT) mais pas la ville ni l'établissement. Oui, ça sonne moins bien que Science Po à Bordeaux (tel était le cas de mes deux poursuivantes, autres lauréates).

Du beau linge est venu me féliciter, avant de repartir illico presto vers des cieux plus prometteurs : des gens du milieux. Un aquarium où l'on cultive les réseaux, pas les amitiés. Des discussions type "Comment, ça se passe ta galerie ?", avec une coupe de champ' pour faire in'. Pipaules du bouillon artistiquo-culturel, jouissant de tout ce qu'ils estiment bon, mais se réservant les livres dévolus aux internautes. Bilan des courses : un ouvrage de 100 euros en rupture de stock. Les p'tits bâtards, ça aurait fait bien dans ma bibliothèque !

On l'aura compris, pas plus que faire le zouzou moralement et physiquement en usine dans un bled pommé, je n'aime fréquenter les salons feutrés aux lustres dorés d'une République qui n'a pas coupée assez de têtes. Après le contremaître gueulant ses ordres, voici la haute bourgeoise du XVIème, garce sans talent arrivée là suite à un mariage / héritage / partouzage consanguin / dénonciation de Juifs rondement mené. Une exploration intéressante quoique courte, n'ayant vu l'olympe du fric que deux heures au maximum.   

J'en vient au point d'orgue de l'article, en rapport avec le titre. Histoire de vous culturiser le ciboulot (en mode veille depuis des lustres), je met pour la suite quelques photographies (choisies pour leur aspect visuel et voulant donner le moins d'explications directes) tirées du livre (non ne partez pas, la prochaine fois il y aura des filles court vêtues !) pour lequel j'ai voté. Elles vous interrogeront peut être sur les notions de sens de l'histoire, d'information, de voyeurisme, et de votre petit rôle d'hypocrite exploiteur du Tiers-Monde.

Désolé si l'article est un peu boiteux ou confus, je voulais surtout expliquer les choses sans trop de mots (les bobos chicos de l'hyper-centre parisien servant d'introduction) et après tout, il fallait bien qu'il sorte un jour. 

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  Kevin Carter : Soudan / 1993

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Robert Capa : Espagne / 1936

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Frances Griffiths : Angleterre / 1920

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Andres Serrano : Piss Christ / 1987

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Todd Maisel : New York / 9.11

PS : Dans un registre un peu plus gai, vous trouverez le blog de l'ami Y. dans les liens à droite, l'homme écrivant moins bien que moi mais n'éveillez pas la chose car il est susceptible et de tempérament violent.