Moscow_Kremlin_from_Kamenny_bridge

 

Je fermais la biographie de l’Homme d’acier (Staline, pas Superman, soyons sérieux) et posais le livre sur un coin de ma table de chevet. Les espaces ex-soviétiques me fascinaient. La veille, prenant le train, j’imaginais voir dans la campagne enneigée du Pays de Caux une très lointaine cousine de la Sibérie orientale bien qu’Yvetot tenait difficilement la comparaison avec la Kolyma. On devait y vivre un peu plus vieux. Le wagon n’était d’ailleurs pas plombé. Non, définitivement ça n’avait pas grand-chose à voir. J’errais.

 Pourtant, à voir les autres passagers, l’envie de jeter un regard dans la coursive pour les contempler ne m’effleurait guère l’esprit. Solitaires, ils se plongeaient dans les gadgets du XXIème siècle, cherchant désespérément à meubler le temps qui passe. Pas de répit, faut rentabiliser. « T’es où ? […] Chuis dans le train. » La belle affaire. En groupe, c’était pire. On saisissait d’autant plus rapidement le vide abyssal qui caractérisait partie de mes contemporains. Je préférais encore me laisser distraire par un paysage monotone et usé jusqu’à la corde.

 Entre temps, la une de 20 Minutes tenait à me rappeler que la France venait d’intervenir au Mali. Taïaut ! J’avais quand même du mal à saisir. On avait flingué Kadhaf’ mais manque de bol, les armes parachutées avaient servi à équiper des types louches. Fallait donc sauter sur le Mali pour les récupérer… Complexe. Enfin bon, mitrailler quelques pick-up, ça devrait être à notre portée. La France bombe le torse, Monsieur ! Le plus comique là-dedans, c’était encore de voir Hollande se croire foudre de guerre. Il commençait même à se donner un air à la Poutine. « Les terroristes ? Nous allons les détruire. » Sauf que là où l’on pouvait voir un Vladimir Kgbiste étrangler les indélicats à mains nues, derrière Hollande transpirait le notable de province.

 Merde, j’arrivais pas à m’intéresser. Ce type me laissait froid. Me calant un peu plus profond dans le siège violacé de la SNCF, ma pensée dériva à nouveau jusqu’à somnoler un peu. C’est au moment précis où je m’endormais que, vicieusement, le contrôleur éructa son annonce. « Bréauté Beuzeville. 1 minute d’arrêt. » Avec les recommandations de bon aloi : jeter un coup d’œil en arrière pour ne rien oublier à sa place, ne pas ouvrir les portes avant l’arrêt complet du train (au cas où l’idée de sauter en marche à 100 km/h vous saisissait), prendre en compte la hauteur entre le marchepied et le quai (ce serait dommage de se casser le coccyx arrivé en gare). C’était très con tout ça aussi. Du bon sens. Faut dire à sa décharge que la SNCF voulait éviter trop de responsabilités. Déjà qu’entre 1942 et 1944, des gens partaient pour la Pologne sans payer. Y’avait eu des histoires.

 L’extrême orient slave, le désert saharien, une crotte de nez jetée à la face du Président, je commençais presque à me détendre. Un léger sourire crétin devait alors orner mon visage. C’est à peine si je jetais un œil satisfait à la rombière pas loin. Elle aussi devait trouver quelque satisfaction. Dans son sandwich, peut-être. J’en demandais pas trop. Un périmètre de sécurité de quelques places, pas de marmots bruitistes en vue et surtout pas d’adolescents mongoliens.

 Les annonces presque orwelliennes de la Compagnie symbolisaient plutôt bien l’époque. Hygiène, sécurité, qualité. Rien de trop ne doit dépasser et gare aux resquilleurs. Non pas que je prône le n’importe quoi mais cet hygiénisme contemporain avait quelque chose d’étouffant. L’idée d’étiqueter ces bagages dans le train par exemple, ça n’avait pas grand sens à part nous rappeler en permanence la doxa du bon citoyen. Si les barbus salafistes djihadistes du Loir et Cher ou d’ailleurs voulaient faire sauter une rame, je voyais mal une étiquette les en empêcher.

 Les chantiers personnels n’avançaient pas faut dire, augmentant ma rancune. Tout moniteur d’auto-école était un ennemi à abattre et j’aurai volontiers lancé une fatwa à l’encontre des inspecteurs. Niveau boulot, les employeurs me souhaitaient tout le bonheur du monde mais pour le chèque et quelques mois de travail, je pouvais toujours m’asseoir dessus. Pourtant, j’étais sorti des statistiques du chômage, je reprenais le chemin des études. Rien que pour ça, j’aurai du avoir la médaille.

 Mais plus le temps de rêvasser, l’heure du trajet s’était écoulée, j’arrivais à Rouen Rive Droite. La hauteur entre le marchepied et le quai me semblant adéquate, je sautais d’un pas alerte sur le quai. 2012 s’achevait sur la lamentable méprise maya. 2013 sonnait peut être un fracassant renouveau.