Vincent Gallo se faisait sucer. J’ouvrais un œil. Brown Bunny justifiait ainsi son interdiction aux moins de 16 ans. Bon dieu, quel ennui. Brown Bunny : un film de, avec, pour Vincent Gallo. Pas une merde intégrale, juste un film nombriliste s’étirant en longueur, cadrant sur la gueule (car Vincent Gallo a une gueule et je suis certain qu’il en est content) de son interprète multitâches. Brown Bunny, c’est un type qui s’ennuie et qui fait du cinéma. Et il arrive à ennuyer le spectateur aussi. Moi, du moins.

 L’Amérique, c’est beau. Mais à la voir défiler par le pare-brise de notre ami Vince une heure de temps durant, alors que celui-ci ne désert pas la mâchoire, c’est usant. Gallo, son film du moins, est un peu à l’image du désert de sel étasunien qu’il se plaît à filmer : blanc, lisse, sans aspérités (si l’on excepte la fellation qui se pose, là, au finish, comme pour choquer le bourgeois). Autant le dire, V. Gallo me sortait par les trous de nez.

 Plus tard, j’appris que lors de sa projection à Cannes en 2003, un critique voyait en ce film le pire qu’il lui ait été donné de voir. Gallo, outré, le traita de gros porc allant plus tard jusqu’à railler son cancer. Pour l’esprit sportif, on repassera. The Brown Bunny ou l’art érigé en vide existentiel. Pas contemporain mais là, présent. Il en fallait, certainement, de ces films. Et je n’ai rien contre le contemplatif. Seulement, mal maîtrisé, il ronronne, s’enferre en toile de fond comme quelque-chose de fondamentalement chiant. Vincent Gallo donc s’était planté.

 Pourtant, le gars ne devait pas être totalement mauvais. Sans doute sa réussite dans l’underground US et sa confiance en lui me ramenaient à ma situation pas très riante, disons-le. Peut-être s’était-il érigé contre vents et marées ? Baste, dans tous les cas, il n’allait pas me gâcher ma nuit. Oui, Vincent Gallo et sa demi-molle filmique n’en valaient pas la peine. Temps de réflexion dédié écoulé, pensais-je le nez rivé au plafond. Demain, j’avais RDV à la Sécu et je rejoignais la France des perdants.

 « Regarde où tu vas, connasse ! » lançais-je hargneux à la rombière qui, figée dans sa Fiat Panda, manquait me renverser. Pas le temps de répliquer, d’un coup de pédale, je disparu de son champ de vision. Dire que ces gens-là ont le permis… En cas d’accident, l’Etat m’aurait remboursé ma jambe de bois. Encore eut-il fallu que dans sa grande miséricorde, il daigne accepter mon dossier et m’offrir une C.M.U. complémentaire de derrière les fagots. Voilà à quoi j’en étais réduit, ça sentait pas bon.

 Une légère montée débouchait sur l’immeuble grisâtre d’une vingtaine d’étages. Temple du lump-prolétariat. Deux portes coulissantes successives faisaient entrer l’individu dans un vaste hall, bien souvent bondé. Des trouées striaient le plafond comme des cheminées de plastique tendues vers le ciel. A ma droite, la section sécurité sociale. Qu’on atteignait après avoir expliqué son problème à un agent. On pouvait l’apercevoir derrière la quinzaine de personnes qui attendaient déjà.  L’agent en question redirigeait vers une zone meublée d’une dizaine de sièges amenant à un long couloir. L’antichambre aux tickets, comme chez le marchand de poissons du Super-U.

 Tic-Tac. Un écran, entre deux appels tardifs de numéros ressassait des slogans appelant à la vigilance et à la bonne conduite (les coupables seront, en filigrane, châtiés). L’attente était déjà longue en soi mais certains allocataires jugeaient bon de la commenter par de ronflants soupirs ou des commentaires, essayant de rallier la majorité à leur ennui. Ma voisine, une quinquagénaire grisonnante coiffée à la garçonne, se débrouillait bien à ce petit jeu. Partie, elle fut remplacée par une morue de 100 kilos tenant plus que difficilement sa fille en place, braillant à qui mieux mieux pour la calmer. Ce qui n’arrangeait pas les choses. Mais que foutait Vincent Gallo ?! Le voilà le mortel ennui ! Il est en bas de chez moi. Pas besoin de se masturber sur la Highway 66. Triste sire.

 Un autre écran, en arrière mais dédié à la CAF, par ses tilts et autres numéros étirait le temps de son côté.  Mes pieds, le crâne chauve du monsieur devant, les portes rouges… J’avais fait le tour du propriétaire. Ah, le 522. S’agissait pas de se louper non plus. De temps à autre, un bug venait faire sauter un numéro. C’est ça la guerre sociale. La vie, c’est comme une boite de chocolats disait Forrest Gump. Faut croire que j’avais tiré celui suintant d’alcool.

 La blonde peroxydée derrière son bureau me jeta un regard torve. Lui déclarant être sans ressources, elle me répondit d’un ton qui n’admettait pas la réplique que cela ne se pouvait. « On a forcément des ressources. Monsieur. » L’examen s’avéra corsé. Je ne demandais qu’une complémentaire mais elle devait me prendre pour Gérard Depardieu vu tout le tralala justificatif demandé. Le boulot d’agent de CRAM n’avait rien de réjouissant mais certains, imbus de leur petit pouvoir, révèlent toujours une mentalité puante de chefaillons. L’interrogatoire pris fin par l’affirmative. Tout de même.

 « Ca cache quekchose ! J’n’entends plus crier mon nom ! Ca cache quekchose ! Attends-toi à des distorsions » chantait Alain Bashung tandis que je laissais derrière moi la bâtisse. La rengaine sonnait chaleureusement à mes oreilles. Le soleil commençait à poindre. Je me sentais bien. Et tant mieux. Car pour le moment, je n’en demandais pas plus.