brazil

 Le sommeil des justes n'avait pas été des plus longs. Un mois après l'opération, RDV m'avait été donné histoire d'observer la cicatrice et de me confier un diagnostic plus fiable quant à feu l'excroissance. Las, d'hamartome il n'y avait pas. Je dérivais vers quelque chose de plus embêtant. Il existe des termes guère plaisants à entendre. Cancer fait partie de ceux-là. Voilà bien ma veine. Cette gracieuseté avait un nom plus présentable : carcinome baso-cellulaire. Sans métastases d'accord mais nécessitant un deuxième voyage. Le toubib, droit dans ses bottes, me déclara alors être surpris ; cette malformation light apparaissait normalement passée la soixantaine. Dans 2 ans, on me découvre Parkinson. Dans 3, Alzheimer ! Incroyable, Antoine dispose d'une espérance de vie inférieure à celle d'un Éthiopien moyen.

Encore sous l'effet de l'annonce, un chouïa prostré sur mon fauteuil, l'homme en blanc me détaille la suite des événements. Auparavant d'une simplicité biblique (un coup de scalpel pour enlever le trop plein), l'intervention nouvelle devra se prolonger dans la durée, élargir la cicatrice, extirper les racines et tirer la peau crânienne pour recouvrir le tout. Un lifting latéral arrière en quelque sorte. J'en rêverai d'ailleurs quelques nuits plus tard, émergeant brusquement de mon sommeil. Très courte, la vision figurait un visage féminin partant vers l'arrière, à quelques centimètres de ma tête et les yeux exorbités. Ses mains étaient ensanglantées, le bloc opératoire très sombre comme un sous-sol profondément enfoui. La trace qu'il m'en restait demeurait tangible, avérée, comme si j'étais sorti d'une réalité pour basculer dans une autre. Du brancard au lit.

Revenant sur les lieux du crime, deux mois après le premier round donc, l'hôpital devenait par trop familier. L'effet de surprise passé, les itinéraires balisés, je reconnaissais même le personnel médical. Qui lui aussi se rappelait de moi. De l'infirmière du service chirurgie ambulatoire à l'anesthésiste en passant par le brancardier ("Monfort ? On vous l'a jamais faite ?!"), je me profilais dans la redite. Pas forcément désagréable, notez bien. D'autant que l'intervention était calibrée pour tenir l'après-midi plutôt que pour la journée entière.

La douleur, la mort sont des phénomènes soustraits aux yeux des patients hospitaliers. A part quelques mamies en déambulateur, les gens font assez bonne figure. Physiquement. Un peu de musique calée sur les oreilles, l'on entend plus les confidences et le bâtiment perdrait presque de sa vocation première. On est pas très loin du hall de gare.

Un fauteuil, un lit, une table, des WC, quelques notifications médicales collées au mur, la chambre ressemblait à la précédente. La télévision en plus. Sans télécommande, elle semblait me narguer. Cela étant, l'idée d'émerger devant la mine ravie et le sourire ultra brite du con Stéphane Bern (le titre de l'émission, Comment ça va bien ?, dessinait un optimisme aussi vain qu'idiot) réfrènera a posteriori l'envie d'allumer la boîte à images. Là encore la littérature allait me tirer de ce mauvais pas en la présence d'une biographie de Tom Waits, bon bougre qui me détourna pour un temps du phénomène totalitaire.

On a vu cent fois au cinéma, dans des séries, l'image du blessé sur son chariot, entouré par une meute de docteurs, enfonçant les portes et dépassant les spots plafonniers. Mon transfert fut à l'inverse des plus paisibles, presque amical, pareil au précédent. Dans le bloc, je parvenais à saisir au vol la conversation routinière des soignants. La première fois fut à ce titre plus mouvementée. Plongé dans l'amnésie anesthésiée, le type me précédent pouvait s'estimer heureux que des exclamations telles "Le garrot vient de lâcher" ne rebondissent à ces oreilles...

Pensif, l'index triturant les agrafes métalliques de mon crâne, je me réveille vers 16h00 sans vrai mal de tête. La nuit est tombée, trouée par quelques ronds jaunes sur l'autoroute. Le monde médical a réussi l'exercice de belle manière. Dans quelques jours, le docteur Lienhardt me proposera une entrevue dont il a le secret. J'ose espérer qu'en comique maquillé, il n'en vienne pas à me déposer sur un plateau quelque nouvelle curiosité. Tout pour éviter l'Acte III.